— Ça ne peut pas être difficile, répliqua le jeune homme ; chacun sait qu’on y trouve des échappés de galère, à qui vous n’avez pas demandé, je pense, des certificats de sainteté.
— J’avais bien deviné que vous êtes un sot, dit Gaspard ; j’ai recruté ma troupe comme je l’ai entendu. Et pour se former une troupe qu’on exposera chaque jour aux pires châtiments et à la mort, il est honnête de choisir des hommes qui déjà furent condamnés, car ceux-là gagnent au lieu de perdre au changement d’état qu’on leur offre. Et cela est bien. Apprends que naguère un juge américain, désolé d’avoir été mis dans l’obligation de condamner à la pendaison un assassin, repentant il est vrai, — le dépendit de ses propres mains, et se félicita ensuite d’avoir conservé ainsi un excellent soldat à la cause de l’Indépendance. Il est bon d’utiliser les repentirs. Mais toi, qui ne connais ni les prisons, ni les galères, pourquoi veux-tu t’enrôler parmi mes bandits ? As-tu seulement été pendu ?
— Non, maître Gaspard.
— Alors, que viens-tu faire ici ? Nous ne sommes pas des gens qui cherchent à mal faire, mais à réparer le mal qu’ils ont appris à connaître. Qu’est-ce qui t’a fait prendre la résolution de t’enrôler dans ma bande ?
— La paresse ! fit, en souriant, le jeune effronté.
— En vérité ?… Et crois-tu que le métier de soldat soit une profession de bras croisés, de fainéants et d’endormis ? Il faut savoir coucher sur la terre nue ou sur le rocher, gouverner les bêtes, faire sentinelle à son tour par tous les temps ; s’éveiller à la moindre alerte, parcourir à pied de grandes distances, à travers bois, pour déjouer l’ennemi.
— Ce sont là des occupations qui m’amuseront comme la chasse, répliqua le jeune homme. Ce qui me déplaît, c’est ce qu’on appelle le travail qui, si j’en crois mon curé, est imposé par Dieu aux pauvres hommes, comme punition d’un péché qu’ils n’ont pas commis.
— En résumé, c’est le travail qui t’ennuie ? Moi, je regrette le temps, mon garçon, où je battais le fer dans ma forge. A qui travaille, une joie entre dans le cœur. Et si tu penses que ma troupe est une association de paresseux, tu me fais injure. Et, afin que de mes paroles tu te souviennes longtemps, on va t’appliquer de ma part une douzaine de coups de bâton !… Allons, empoignez-moi ce gaillard-là !
Les archers firent mine d’obéir. Le jeune gaillard se sauva.
— C’est tout ce que je voulais, dit Gaspard, en riant. Laissez-le courir. Ne voyez-vous pas bien qu’il se rend au travail ?… Eh ! toi ! là-bas, l’homme en habit de laquais ? que nous veux-tu ?