Un grand escogriffe s’avança :
— Moi, je remplis toutes les conditions que tu désires, capitaine Gaspard. Depuis deux ou trois jours, le seigneur chez qui je sers, comme valet de chambre, étant à l’agonie, j’ai cru pouvoir profiter de ce favorable moment pour le mieux voler, c’est-à-dire d’une plus forte somme qu’à mon ordinaire ; mais voilà que ses enfants me soupçonnent, et je crois n’avoir rien de mieux à faire que fuir la maison où, depuis plus de dix ans, j’ai commis nombre de larcins, assez importants et ingénieux pour me donner tous les titres à tes éloges, et à mon admission dans l’honorable compagnie dont tu es le chef. Je puis devenir un de tes meilleurs serviteurs.
— En quoi tu te trompes singulièrement, mon garçon !… Ah ! ça, quelle idée te fais-tu donc de Gaspard de Besse ? Crois-tu que ce soit un coupeur de bourse, chef de vulgaires coureurs de bourse ? Crois-tu que mes gens soient des misérables de ta sorte, sournois, hypocrites et sans bravoure ? Nous attaquons, nous, les gens en plein jour, au risque de nos vies, et seulement afin de prouver aux juges du roi que leur justice est mal faite, puisqu’elle nous révolte et puisqu’elle est impuissante à nous réduire. Les moyens violents que nous employons, n’auront, grâce à Dieu, qu’un temps, et je regrette d’y être contraint. Quant au vol tel que tu le pratiques, c’est une des plus basses actions qu’on puisse commettre. Voler par trahison l’homme qui se croit en sûreté dans sa maison ! profiter de son agonie, et de la douleur des siens, pour faire main basse sur son bien ! dévaliser le mourant qui payait de son or ton mauvais travail ! piller la maison qui t’abrite ! où, malade, on te soignait ! où tu partageais le pain des maîtres ! — c’est la plus parfaite des ignominies, et tu as raison de fuir bien loin du lieu de ton crime.
— Alors, dit l’homme inconscient, vous me gardez ?
— Oui et non, dit Gaspard. Si je m’écoutais, je te ferais pendre, mais pour ton genre de crime, la juridiction du Parlement est assez bonne. C’est pourquoi, dom Pablo, on attachera ce dégoûtant, ce bas voleur, à la queue de votre âne ; et, avec une escorte de deux de nos hommes, vous le conduirez, dans cet équipage, à Aix. Là, vous le livrerez aux sergents du Roi, avec une lettre que je vous donnerai pour eux, signée de mon nom et cachetée de mes armes. Le cas s’est déjà présenté ; et ils savent que, lorsque je leur envoie un client, ils peuvent préparer la corde.
L’homme se mit à rire.
— On m’avait prévenu de n’avoir pas à m’étonner de vos plaisanteries, maître Gaspard…
Lorsqu’il vit s’avancer deux estafiers en tenue d’archers, qui l’appréhendèrent, il les suivit toujours riant, croyant que l’affaire finirait bien pour lui s’il se montrait complaisant ; et il ne fut même détrompé que le surlendemain, dans Aix, où il fit son entrée, précédé d’un âne à la queue duquel il était proprement lié par le cou. Les archers s’emparèrent de l’homme, au nom du Roi, et félicitèrent Pablo, qu’ils connaissaient cependant bien pour ce qu’il était. M. Marin, le président du Parlement, applaudit ouvertement à cette galégeade que Gaspard renouvelait de temps en temps.