— Vous allez comprendre : il n’existe pas, dans Aix, d’hôtellerie qui s’appelle Hôtel des marins. On vous a préparé une prodigieuse mystification. L’hôtel privé du président M. Marin a été arrangé, à votre intention, depuis deux jours, en hôtellerie. Sachez qu’on accrochera une enseigne fallacieuse au-dessus de la porte monumentale. Les amis du président seront déguisés. Lui-même, pour vous recevoir, doit revêtir le costume d’un gentilhomme-cuisinier ; c’est, en sa personne, le Parlement qui se prépare à rire aux dépens de votre Seigneurie policière ; et les juges, présents à cette soirée mémorable, vous « gaberont » à ventre déboutonné. Cela convient-il, monsieur, à votre dignité, et à celle du haut dignitaire dont vous êtes le représentant ?
— Et, dit M. de Paulac attentif, vous me pardonnerez, mais qui me garantit l’existence du complot que vous voulez bien me révéler ?
— Ceci : que rien ne me force à vous le dire.
— Cela même, qu’est-ce qui me le prouve ?
— Je suis sûr de ce que j’avance, et vous en donne ma parole d’honneur.
M. de Paulac, à ce mot, tomba des nues ; et, ayant considéré Gaspard, il dit : « C’est singulier, mais je vous crois ! »
— Merci, fit gaîment Gaspard ; et, puisque vous me croyez, j’insiste ; vous êtes entre mes mains ; je n’ai aucun compte à vous rendre : si tout ce que j’annonce était faux, vous le sauriez bien vite, au cas où je vous remettrais en liberté ; et, dans le cas contraire, à quoi cette fable me conduirait-elle ?
— Est-ce qu’on sait !… et, au fait, à quoi cela vous sert-il d’empêcher cette brimade ?
— Nous y voici, dit Gaspard. D’abord, en vous épargnant le vif désagrément d’avoir à la subir et ses conséquences, je ne suis pas sans compter sur une pensée reconnaissante du galant homme que vous êtes ; ensuite, j’ai le dessein de me rendre, sous votre habit, à cette soirée comique et d’y duper vos dupeurs. C’est un bon tour que je jouerai au Parlement. En échange, vous parlerez quelque jour au Roi, en honnête homme que vous êtes, de ma façon de gaber nos magistrats, et surtout du désir légitime de notre peuple qui voudrait voir rappeler à l’ordre ce Parlement facétieux et sinistre… Vous riez ?… Votre habit m’ira comme un gant ; celui de M. votre secrétaire et celui de M. votre majordome feront merveille sur le dos de mes lieutenants ; car vous allez, monsieur, me prêter trois costumes de ville… que je pourrais d’ailleurs prendre sans votre agrément puisque vos valises sont entre nos mains… Vous voudrez bien dire un jour à Sa Majesté que nous faisons la guerre, en frondeurs aimables, non pas à Elle, certes, mais à ceux de ses serviteurs que nous jugeons indignes de ses bontés.
Un moment interloqué, M. de Paulac avait fini par rire de très bon cœur.