Fort judicieusement le malin Pablo s’était dit ceci : à se présenter inconnu chez Castagne qui, étant geôlier, ne pouvait être que soupçonneux, il courrait, lui, Pablo, grand risque de se faire jeter en prison comme présumé complice de Gaspard. Au contraire, un moine, qui aurait prêché publiquement sur la place principale de la ville, et qui, là, en un instant, aurait conquis sympathie et célébrité, — ce moine ne pourrait être, du moins de prime abord, soupçonné de manœuvres suspectes.

C’est pourquoi, le lendemain, aux premières heures du jour, dom Pablo se mit en route, corps lourd mais âme légère, sur son âne trottinant. Du haut d’une éminence, il découvrit tout à coup la ville de Draguignan, les maisons aux toits roses groupées autour de son clocher et de son beffroi, comme troupeau autour des pâtres. D’un cœur sincère, le biblique Pablo admira la ville antique, jeune de beauté dans la lumière matinale. Couchée au fond de la vallée, elle s’éveillait avec des murmures, dans le parfum balsamique de ses collines caressées d’une brise languissante.

Le païen dom Pablo était latin comme un vrai moine, et sensible à toutes les caresses de la beauté.

Et donc, apercevant tout à coup, au fond de la vallée, la cité charmante vers laquelle descendaient en chantant les collines rangées en cercle autour d’elle et chargées d’oliviers aux retroussis argentés, il fut saisi d’admiration sincère, et béatement il s’écria :

— O ville, que je maudis à cette heure parce qu’elle retient dans un noir cachot le plus vaillant des chevaliers du siècle, sois néanmoins saluée dans ta grâce incomparable ! Tu t’éveilles, étincelante comme une perle d’Orient au fond d’une coupe d’onyx ! comme une rose entre les seins de la terre qui sont les collines de Provence ! Tu es pareille à la Sulamite couchée aux pieds de Salomon. Je t’aimerai sans réserve quand tu m’auras rendu mon maître précieux !

Après cette effusion lyrique, le moine, toujours dédaigneux des transitions, dit à son âne ou plutôt à l’âne du monastère : « Hue donc ! et me mène où je veux aller. Et que Dieu bénisse notre entreprise ! »


Seul, le marché de Toulon peut lutter, par l’animation et l’éclatante diversité des couleurs, avec celui de Draguignan. Sur la place longue, ombragée, les marchandes avaient ouvert les larges parasols multicolores plantés en terre ; et, assises derrière leurs éventaires, elles appelaient familièrement les ménagères connues. Le violet des aubergines, la verdure des légumes variés, l’or des oranges, le rouge vif des pommes d’amour, tout cela, poudré d’étincelles d’aurore, flamboyait ; et des milliers de fleurs chatoyantes mêlaient leur parfum de rêve voluptueux à l’odeur appétissante des légumes et des fruits.

— Par ici, ma belle ! J’ai tout ce qu’il vous faut.

— Combien les oranges ?…