— On m’avait conté tout cela, affirma Gaspard ; et c’est pourquoi, vous me voyez ici, et ravi d’y être en si belle et bonne compagnie.
On ne sait ce qu’entendit le sourd, mais, à la grande stupéfaction de Gaspard il répliqua :
— Je ne suis pas veuf.
L’aimable soirée avait un air de fête. La présence d’un personnage aussi considérable que M. de Paulac mettait un éclat inaccoutumé dans les yeux des femmes, car elles aiment plaire aux puissants, et exciter les hommes à la lutte contre le rival de passage. Tous reconnaissaient que l’étranger était beau, élégant, spirituel, séduisant.
Beaucoup, hommes ou femmes, regrettaient tout bas qu’on se fût engagé dans une galégeade qui, lorsqu’elle lui serait dénoncée, pourrait déplaire à un tel homme, si charmant ! Il était en vérité dommage de le « gaber » si insolemment ! Bah ! il était homme à imaginer une réplique qui serait drôle sans être méchante ; et la farce continuait. Il le fallait bien, et ne plus se préoccuper de savoir si elle était ou non de bon goût.
Marin disait à Gaspard, c’est-à-dire à M. de Paulac :
— Oui, monsieur, je suis petit neveu de Vatel ; et j’ai hérité son épée. La voici à mon côté, telle qu’on la retira du corps de ce gentilhomme qui, n’étant pas responsable du retard de la marée, aurait dû dire comme François Ier après Pavie : « Tout est perdu, c’est-à-dire l’ordonnance du repas, mais non pas mon honneur, ni celui de la France. » Il mourut victime d’un scrupule absurde autant que respectable !
Et ce disant, Marin, tirant son épée, en faisait remarquer à Gaspard, la finesse, la souplesse et, en un mot, la beauté.
— Comme petit neveu de Vatel, monsieur, j’ai hérité, outre son épée, sa passion de la bonne cuisine, art éminemment français. J’ai parcouru l’Italie et l’Espagne, qui sont pays d’une sobriété savante et vraiment gracieuse. L’Angleterre, au contraire, comprend la nécessité d’une cuisine plantureuse, vu son climat, et c’est la patrie des rôtisseurs ; de même la Hollande et la Flandre ; mais l’Allemagne, mais la Prusse, monsieur ! la Prusse est à proprement parler, la patrie du porc. Ah ! monsieur ! pour comble d’inconscience, on y appelle délicatesses toutes les lourdes bagatelles de la cochonnerie. Lourdes bagatelles, pesante nourriture, indigeste boisson. Ces gens-là mangent comme la bête fauve qui, au fond des bois, se gorge et se gonfle de proie sanguinolente. Il faut se méfier d’un pareil peuple, monsieur ; il voudra quelque jour dévorer l’Europe, engloutir le monde, digérer l’univers. Ah ! monsieur, on sait manger dans les autres pays ; en Prusse on engloutit, on dévore, on absorbe, on goinfre, on avale, on engouffre, on bâfre, on gloutonne, on se gave, on se bourre, on se gonfle, on s’empiffre, résultat : un empâtement charnel, qui étouffe l’esprit cérébral sous la violence des appétits ou esprits gastriques, et qui anéantit tout sentiment élevé ou charitable ; en sorte qu’un peuple si affamé ne cultive son intelligence qu’en vue seulement de fabriquer des cochonailles ; ou bien des engins de mort, c’est-à-dire des pièges destinés à duper la proie, à la prendre et à l’enfourner toute vive dans le gaster pantagruélique d’un Pantagruel sans ironie ni gaîté, qui s’en crèvera… ouf !… Nous seuls, monsieur, savons exécuter une omelette élégante, crémeuse, dorée et légère ; nous seuls avons le secret d’une odorante grillade obtenue sur un feu de vigne aromatisé de romarin. En cela, monsieur, nous sommes inimitables !
Marin venait d’achever son essoufflant discours, lorsque la petite comtesse, toute gentille dans son rôle de Lisette, s’approcha de Gaspard, superbe dans son rôle de Paulac, et lui présenta coquettement un plateau sur lequel étincelaient un flacon de cristal empli de vin d’Espagne, et des verres de Venise, en forme de lys.