Le poète Jean Lecor fait recevoir une pièce en un acte et en vers par la troupe de Gaspard de Besse.
Lorsque, avec le secours de Sanplan et de Bernard, qui illustraient son récit de gestes merveilleux, — Gaspard conta à Lecor et à Pablo la brimade qu’il avait infligée au Parlement et à la Noblesse, dans la propre demeure du président Marin, la gaîté de ses auditeurs fut inimaginable, et si grand le succès, que le poète Jean Lecor déclara n’en avoir jamais obtenu de pareil en toute sa carrière d’auteur et d’acteur comique ; « carrière, dit-il, injustement décriée, puisque l’auteur et l’acteur comiques peuvent apporter de telles consolations aux pauvres humains ! »
— Il faut, conseilla Sanplan, réunir sur-le-champ toute la bande, et lui narrer en détail cette histoire avec tous ses incidents, quorum pars magna…
— Halte-là ! se récria Lecor, j’estime que la gloire de Gaspard est à son apogée, après la réussite d’une comédie si parfaitement audacieuse et significative. Elle suffirait à faire l’illustration d’un homme ; et nous pourrions, fièrement satisfaits, ayant tiré l’échelle après cela, rentrer tous dans nos foyers, du moins ceux de nous qui en ont, et aucun de nous ne se peut vanter d’en avoir un ; mais c’est façon de parler. J’admets cependant que le Parlement mérite encore une leçon plus dure ; et notre chef saura la lui donner ; mais, en attendant, puisque la bande s’impatiente parfois de n’en point voir venir l’occasion, — le tableau de la brimade que vient de subir le Parlement tout entier sera un encouragement singulier pour tous nos bandits. Seulement, pour leur en faire comprendre toute la joyeuse importance, il faut non pas la leur narrer, mais la représenter sous forme de comédie ; et, avec l’agrément du capitaine, j’en ferai une pièce en un acte et en vers, que nous jouerons dans un décor naturel, sur un plateau de Cuges. Pablo y jouera le rôle de Sanplan ; Sanplan, le rôle de Marin ; je me réserve celui de Gaspard. Je trouverai mes autres protagonistes dans la troupe : et rien ne sera plus réjouissant à voir qu’un bandit, proprement rasé, faisant Lisette ou la marquise ; et quant à notre glorieux chef, il sera chef de claque et applaudira sa propre apothéose ; car, à la fin, de même qu’on a couronné, du vivant de Voltaire et sous les yeux de Voltaire, à la Comédie française, une image de Voltaire, — de même nous couronnerons de laurier, à la fin de notre représentation, un mannequin représentant, à peu près du moins, notre grand Gaspard ; et j’affirme que, grâce au sujet de la pièce autant qu’à ma verve comique, le souvenir du spectacle que nous donnerons au soleil couchant ou à la lune levante, sera connu de la postérité la plus reculée.
— Mort de ma vie ! s’écria Sanplan, j’ai, en t’écoutant, cherché dans ton discours, ami Lecor, un point et virgule ou un signe de repos quelconque, marquant un besoin de respirer, et je n’en ai point aperçu ni trouvé la place. Le vétérinaire qui t’a coupé le filet a bien gagné ses cinq ou dix dardennes ! et si, comme il en est question, on doit convoquer bientôt les États-Généraux de France, nous t’y enverrons, comme député des bandits, pour défendre, avec la langue et sans cracher, nos droits de vagabonds en révolte ! J’accepte le rôle que tu me veux confier, et, foi de Sanplan, ayant bien observé ce Marin dont le nom m’enchante, je te promets de lui une fameuse et réjouissante caricature.
La représentation ainsi projetée eut lieu un mois plus tard ; et les acteurs y prirent autant de plaisir que les spectateurs, car jamais, dans aucune comédie, il ne plut tant de gifles sur les faces, et de coups de pieds aux derrières, que dans l’impromptu de Lecor.
Lisette et la marquise étaient de rudes gaillards soigneusement rasés, porteurs d’abondantes perruques, copieusement enjuponnés, jouant sans relâche de l’éventail avec leurs lourdes mains habituées au poids de l’escopette… Ces dames étaient délicieuses ; elles marchaient en remuant la croupe à la façon des canards et des coquettes ; et, pour le port de la tête, afin qu’il fût vraisemblablement féminin, Lecor, homme de théâtre et des plus observateurs, leur avait donné ce conseil aux répétitions : « Vous n’avez qu’à vous imaginer qu’on vous a posé, sur le sommet du crâne, un verre empli d’eau, et qu’il faut aller et venir sans en renverser une goutte et sans y porter la main ! »
Le résultat nécessaire était un balancement des cous, des têtes, des bustes et des croupions, à rendre Célimène jalouse.
Dès la première scène, lorsque le ventru Sanplan, de blanc vêtu, et singeant le président déguisé en cuisinier, déclara :
Nous allons, tout un soir, duper ce bon marquis,