Un peu auparavant, tandis qu’on assistait à l’enlèvement des vingt mille livres, avait eu lieu un incident qui mit le comble à la gaîté du public.

Pour corser le dénouement, Jean Lecor avait imaginé que Pablo serait chargé d’emporter ce trésor sur son âne. Pablo, ayant donc prestement revêtu, par-dessus son costume de Sanplan, sa robe de moine, parut alors monté sur sa bête. Ce n’était plus la réalité historique, mais l’auteur dramatique, le comique surtout, a le droit indiscutable d’arranger l’histoire. En conséquence de ce principe, des valets apportèrent d’invraisemblables sacs d’écus, que Pablo plaçait à mesure dans les ensarris de son âne, en égayant de ses gestes un facétieux monologue de sa façon. Et les sacs de s’empiler sur l’âne, si nombreux et si lourds, que, lorsque Pablo l’enfourcha, la bonne bête refusa d’avancer. Ni prières ni coups ne vinrent à bout de sa résistance. Alors Pablo de l’injurier avec abondance ; et, comme on n’avait aucun moyen de baisser un rideau hâtif sur cette interminable révolte asinesque, la comédie eût retenu le public jusqu’au jour suivant, si Sanplan ne fût entré en scène avec une botte de foin sous chaque bras, ce que voyant, l’âne, au milieu des huées joyeuses du public, le suivit incontinent.

Gaspard, modeste, déclara que tout ainsi finissait pour le mieux ; qu’il renonçait à voir couronner son image et qu’il la tenait pour honorée et glorifiée.


Peu de jours après la farce réelle, la comédie qui avait pris le sujet à la réalité fut contée en détail par Gaspard à la comtesse de Lizerolles.

— Je vous ai vu à l’œuvre l’autre soir, chez le président, lui dit-elle, et j’ai compris combien vous valez mieux que tout cela.

Elle continua sur ce ton, essayant d’amener Gaspard à abandonner la lutte contre le Parlement, maintenant qu’il l’avait si audacieusement bravé, si cruellement raillé.

— Mon ami l’évêque, dit-elle, M. de Mirabeau et moi-même, et sans doute le président Marin, nous nous emploierons à obtenir votre grâce. Renoncez à vos jeux dangereux. Tenez-vous pour satisfait d’avoir brimé le Parlement et rançonné deux fois Cocarel.

— Non, madame. Ce n’est point assez. Pardonnez-moi ma résistance à vos désirs, mais ma grande révolte ne peut finir sur une trop simple plaisanterie. Parmi les bavardages que j’ai surpris l’autre soir, j’ai feint de ne point entendre un certain renseignement qui va, je pense, me fournir le dénoûment de la lutte ; et ce dénoûment-là ne sera point sans quelque grandeur… Permettez-moi de n’en pas dire davantage aujourd’hui ; seulement je vous promets qu’après le dernier effort que je vais tenter, je prendrai mes quartiers de repos, si je ne perds pas la vie dans cette suprême expédition. En attendant, puisque vous voulez bien vous y employer, faites parler au Roi, madame. Si ma grâce ne peut être obtenue, peu importe, mais c’est au seul prix de la grâce entière accordée à mes gens, que je consentirai à me retirer de la lutte. L’exil même ne m’effraie pas. J’aurai la douleur de vous perdre, et Dieu sait que j’en serai inconsolable ! mais, à aucun moment, je ne fus assez sot pour n’avoir pas compris que, descendue de vous à moi, votre tendre charité ne doit avoir qu’un temps. La plus grande marque d’amour que je vous puisse donner, madame, c’est de savoir m’éloigner de vous avant que, de mon bonheur de quelques semaines, vous retiriez le blâme du monde et le malheur de votre utile et noble existence !