L’affaire fut rapidement conduite, grâce à la maladresse ou plus vraisemblablement à la duplicité des dragons. Il était fort exact d’ailleurs, comme on disait dans le peuple, que le Parlement n’était pas très décidé à arrêter Gaspard. Le bandit savait trop de choses ! On craignait, de cette arrestation, plus d’inconvénients, par le scandale, que de sérieux avantages. Et sans qu’on eût donné des ordres précis pour que le bandit ne fût pas capturé, les archers et les dragons comprenaient parfaitement qu’en aucune occasion on ne leur avait tenu rigueur de l’avoir laissé échapper. Ils s’en tiraient avec quelques reproches de forme. S’ils le laissaient en repos, s’ils feignaient souvent d’ignorer ses retraites, c’est que, en vérité, ils croyaient obéir à une consigne tacite, en accord avec leurs sympathies. Cette consigne tacite, un ordre, rappelé avec rigueur, l’eût levée ; un pareil ordre, donné une fois, après le complot de la procession aixoise, n’avait pas été renouvelé.
Or donc, l’affaire fut rapidement terminée.
Un dragon ayant eu son cheval tué sous lui, les soldats qui formaient l’avant-garde s’enfuirent droit devant eux, tandis que ceux de l’arrière-garde s’enfuyaient en rebroussant chemin.
Les magistrats, tête à la portière des carrosses, aperçurent là-haut les mannequins menaçants, escopette en joue, et se résignèrent. Il fallait se rendre. Entourés de bandits, ils furent acheminés vers le plateau où les attendait Gaspard.
Partageant le goût de ses hommes pour la comédie, et instruit par celle que Jean Lecor avait écrite et fait représenter par eux, Gaspard avait préparé au drame final des épisodes facétieux. De là ces mannequins, qui d’ailleurs furent utiles. D’autre part, il avait été convenu que Sanplan tiendrait, cette fois, le rôle de l’avocat-général accusateur ; Jean Lecor, celui de l’avocat défenseur ; et Pablo, naturellement, le rôle de l’évangéliste.
Quant à Bernard, marié depuis deux jours, Gaspard (qui avait cru pouvoir le faire paraître innocemment, plutôt comme assistant que comme acteur, à la soirée de Marin), s’arrangea pour l’éloigner. Depuis la promesse qu’il avait faite à l’évêque, de n’engager Bernard dans aucune entreprise qui pût offenser la conscience du prélat, il avait ainsi éloigné de lui le jeune homme en plus d’une occasion. Et Bernard, enchanté, s’en allait alors à Cotignac, où, pour échapper à Cabasse, et en attendant l’heure de se marier, Thérèse avait fini par se réfugier chez une petite parente, bonne et pieuse.
Quand les parlementaires prisonniers, superbes dans leur robe rouge, arrivèrent sur le plateau, ils furent, les uns, saisis de crainte ; les autres, d’étonnement.
Des troncs d’arbre étaient là, disposés en manière de bancs circulaires ; on y fit asseoir les vingt-quatre juges.
En face d’eux, sur des rochers qui semblaient arrangés à cet effet, devaient siéger ceux qui s’arrogeaient le droit de juger les juges.
Les parlementaires, en attendant, prirent leur place, les uns maugréant, les autres en silence.