A des murmures, Gaspard répondit : « Mes mains à moi sont pures de sang » ; et continua :
— N’est-ce pas vous, Parlement d’Aix, qui, malgré le cri de quelques hommes de raison, avez fait un martyr de ce pauvre niais de Gaufridy[17], accusé de sorcellerie par une fille malade, folle de son corps ? Et, plus tard, fut-il, oui ou non, membre d’un Parlement, cet horrible Laubardemont qui, s’étant chargé de martyriser Urbain Grandier[18], lui fit présenter à baiser un crucifix de fer rougi au feu, afin de prouver que cet innocent, étant repoussé par Dieu lui-même, méritait le bûcher ? N’est-ce pas ce même Laubardemont qui fit condamner à mort les plus purs représentants de la raison et de la justice, c’est-à-dire Cinq-Mars, coupable surtout d’avoir percé à jour la scélératesse des juges, et de Thou, coupable d’être son ami ? Eh oui, messieurs, ce Laubardemont est un de vos illustres ancêtres ! c’est un de vos procureurs généraux ! et il est digne de ce titre, puisque, sachant innocent son accusé, il employa tous les moyens propres à lui donner l’apparence d’un monstre vendu au démon, tandis que le monstre vendu au démon, c’était au contraire lui, le juge ! Ce renversement voulu des situations est véritablement infernal. Croire aux sorciers serait, à la rigueur, excusable de votre part ; ce ne serait que sottise ; mais inventer, fabriquer de faux sorciers, afin de les brûler cérémonieusement, triomphalement, — dites vous-même, en votre âme et conscience, si ce n’est point là le plus abominable, le plus inexpiable des forfaits ? Et pourquoi cela fut-il accompli ? Pour cette raison, n’est-ce pas, qu’il faut terroriser pour régner.
[17] Un grand procès de sorcellerie au XVIIe siècle. L’abbé Gaufridy et Madeleine de Demandolx (d’après des documents inédits), par Jean Lorédan, Perrin édit. Gaufridy fut brûlé en 1611.
[18] Urbain Grandier fut brûlé vif à Loudun, en 1634.
M. des Saquettes s’écria :
— Nous serions responsables d’un si lointain passé ! Est-ce là votre justice ?
— Je dis, messieurs, qu’éclairés par le procès d’un Urbain Grandier, vos Parlements auraient dû comprendre, depuis plus d’un siècle, que les démons, les Belzébut, Astaroth et leurs confrères, habitent les juges et non les sorciers ! Je dis encore qu’un autre Parlement, celui de Rouen, a commis un acte démoniaque, dans l’affaire de Louviers, quand il a ordonné que l’abbé Boullé fût brûlé, — étant lié au cadavre d’un autre prêtre ! Je dis que vous êtes à la fois des tortionnaires dignes de la hart ! et des sots, dignes de la risée publique !
La parole de Gaspard tombait maintenant dans un silence d’anxiété. L’étrangeté de leur situation n’occupait plus l’esprit des parlementaires. Le décor dans lequel se passait cette scène était oublié. Il n’y avait plus de paradoxale comédie, mais seulement une poignante réalité morale. De plus, habitués, par profession, à entendre d’habiles discours, les juges se prenaient à trouver habile leur accusateur… Gaspard se rendit compte de ce qui se passait dans leur esprit ; et, s’étant interrompu durant quelques minutes, il reprit :
— Messieurs du Parlement, vous vous étonnez de m’entendre parler raisonnablement ? Vous pensiez être les prisonniers d’un voleur ; et vous vous trouvez en présence d’un magistrat, de cœur et de bon sens populaires, et qui prétend vous juger sans haine ! Vous vous supposiez en présence d’un ignorant, et vous comparaissez devant un homme qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qui a une excellente, une terrible mémoire… Je me souviens par exemple de cette parole de d’Aguesseau : « Le magistrat qui n’est pas un héros n’est pas même homme de bien ».
Un murmure se fit, d’inquiétude à la fois et d’étonnement.