— Je dis, messieurs du Parlement, que, à la rigueur, peut-être auriez-vous été excusables de croire aux maléfices des sorciers. Cette sottise, vu l’étroitesse de votre esprit, vous était permise ; mais ce qui, du moins, ne vous était et n’est point permis à vous juristes, à vous savants, à vous philosophes, c’est de croire à l’efficacité du hideux et stupide moyen d’instruction juridique appelé la torture.
Lecor se leva :
— Je me permettrai de faire remarquer aux accusés que mon illustre confrère, M. de Molière, a montré et démontré qu’on fait aisément, avec des coups de bâton, d’un Sganarelle ignorant un médecin remarquable. C’est ainsi que, par la torture, on amène un innocent à se proclamer coupable.
Lecor se rassit ; et Gaspard reprit :
— Oui ! et il n’est pas admissible qu’en toute occasion vous ayez pu croire à la sincérité d’aveux arrachés par la cruauté obstinée de vos bourreaux ! il n’est pas admissible que vous n’ayez pas compris que, pour avoir un instant de paix avant le repos dans la mort, vos martyrs mentaient souvent contre eux-mêmes, et que leur mensonge était votre œuvre ! Voilà ce qui ne peut vous être pardonné, car il est des sottises, des incapacités, des aveuglements, qui, par leurs conséquences, équivalent à des crimes ! Quand on est au-dessous de sa mission, on n’a pas le droit d’en garder l’honneur et les privilèges… Oh ! je sais qu’en parlant ainsi, je m’expose à subir tôt ou tard, aggravée pour moi, cette torture que je dénonce comme le pire des crimes commis par vos lois ; et déjà vous vous demandez si les tourments me feront avouer que j’ai des complices, et crier leurs noms. Eh bien, messieurs, ces noms, je vous les dirai, sans qu’il soit besoin de m’appliquer la question préalable. Mes complices, ligués contre vos lois, je les avoue hautement : ils s’appellent Turgot, Voltaire, Beccaria… Ils se nomment encore Bon Sens et Raison ; et enfin, ils se nomment Jésus-Christ et Charité !… Je n’ai entrepris d’être un bandit, je ne me suis jeté hors la loi, que pour arriver à ce moment où nous voici, le moment de proclamer deux choses : votre incapacité par sottise et votre indignité par prévarication. Vous vous demandez encore avec insistance où je puise mes assurances ? Eh, messieurs, en des bibliothèques où, mieux que moi, vous étiez à même de vous instruire. Ouvrez, par exemple, le livre du docteur en théologie, Honoré Bouche ![19]… Vous y apprendrez qu’en sa jeunesse il avait vu, de ses yeux vu, brûler le pauvre Louis Gaufridy ; or, dans ce livre qui porte la date de 1664, il réprouve, il condamne l’affreuse condamnation ; cette condamnation est pour lui, dit-il, « imposture — illusion — aveuglement d’esprit ». Il y a donc, messieurs, cent vingt années que cet historien parlait comme je le fais ; et je n’ai eu qu’à ouvrir son livre pour être éclairé… Quand vous n’êtes pas des imposteurs, vous êtes des sots.
[19] Histoire de Provence, par Honoré Bouche, docteur en théologie, Aix, 1664.
On entendit un rire clair. Marin, riant, murmurait :
— Cela peut se soutenir.
— N’est-ce pas, monsieur Marin ?… Une assemblée telle que la vôtre, messieurs, aurait dû être un foyer de lumières ; vos arrêts devraient être des leçons d’équité et de sens commun, des enseignements pour les peuples, des leçons de sagesse, des assurances de sécurité ; des exemples de répression sans doute, mais aussi de bienveillance. Vous aviez pourtant reçu des conseils de l’un des vôtres, de ce Montaigne qui a écrit, tout en approuvant la peine de mort comme défense sociale : tout ce qui est au delà est cruauté ; tout ce qui impose une souffrance inutile est contraire à la vraie morale. La torture, depuis longtemps, aurait dû par vous être dénoncée comme un moyen scélérat autant qu’absurde. Bien au contraire, elle vous a toujours paru un procédé efficace par excellence, et respectable ; et cela seul vous marque comme indignes de parler au nom des lois humaines et divines. Vous dites : « Nous ne sommes pas responsables du passé. » Pourquoi non ? Je conviens toutefois que vos crimes d’aujourd’hui sont moins effroyables que ceux de jadis ; mais, quand elle vient d’un juge, la moindre offense à la justice égale son auteur au pire des criminels. Je dis que la justice même est alors frappée ; je dis que la justice se meurt de la moindre des offenses, quand l’offenseur est le juge, le faux docteur de la loi ! Continuez à parcourir avec moi vos annales, messieurs ; j’y trouve, après les pages de l’horreur, celles du ridicule. N’est-ce pas dans votre ville d’Aix (car elle est à vous, cette ville : vous y occupez toute la place !), n’est-ce pas à Aix, dans le temps du bon Henri IV, qu’un mécanicien, habile homme en son métier, vint montrer au peuple un automate qui jouait innocemment de la flûte ? Le peuple ignorant cria au sortilège et brisa la machine… Vos prédécesseurs se sont-ils élevés contre un acte si incroyable ? Non, ils flattèrent l’erreur populaire, et l’habile ouvrier fut sacrifié, dans la ville du Parlement ! Pouvons-nous croire que les Parlementaires ne surent pas distinguer une machine savante d’un engin de sorcellerie ? une poupée d’un envoyé de Satan ? Qu’ont-ils fait pour éclairer le peuple en cette occasion ? rien ; ils n’éclairaient le peuple qu’à la clarté des bûchers où ils faisaient brûler des hommes — et des livres ! et ils étaient des hommes de loi, eux, plus instruits que leurs dédaigneux confrères, les autres nobles… Je vous accuse, messieurs, d’entretenir dans les peuples des superstitions grotesques qui assurent provisoirement votre règne… Quand donc vous apercevrez-vous que vous le faites détester ? Et il y a plus comique que cette tragédie bouffonne de l’automate. Un jour de 1611, on lisait au Parlement d’Aix la procédure qui incriminait Gaufridy. On y assurait que le malheureux n’avait qu’à se frotter d’une huile magique pour être transporté au sabbat ; et qu’après le sabbat il rentrait chez lui par la cheminée. On en était là de la lecture, et les juges écoutaient gravement ces imbécillités, lorsqu’un bruit étrange se fit dans la cheminée de la salle. Tout à coup, apparaît, sous le manteau de cette cheminée, une grande figure noire, une ténébreuse forme humaine qui, secouant la tête, faisait voler, autour de soi, un puant nuage obscur. Messieurs du Parlement, effrayés, prirent la fuite… croyant avoir vu l’ange des ténèbres !… Et quand ils revinrent à eux, dûment informés, ils furent forcés de reconnaître que le diable était un ramoneur ! Après avoir ramoné une cheminée, celle de la Cour des Comptes, qui communiquait avec celle de la Tournelle, ce très pauvre diable s’était mépris et était descendu dans la Chambre du Parlement[20]… Riez, riez, messieurs, mais ceci vous condamne ! L’aventure de ce noir ramoneur eût été, pour des juges moins sots, un trait de lumière ! Ainsi, vous qui devriez être nos lumières mêmes, nos guides, vous êtes des aveugles ! Vous devriez être, tous, des exemples de probité, et beaucoup d’entre vous sont des hommes à vendre, vous n’achetez plus vos charges, mais vous vous laissez acheter vous-mêmes… Je n’en finirais pas, si je voulais rappeler tous vos titres à la potence. Y a-t-il bien longtemps ?… — non, ma foi, c’était en 1774, il y a dix ans ! — que Beaumarchais (un auteur comique aux pièces duquel vous riez volontiers), ayant à soutenir un procès contre un grand seigneur, offrit à la femme du conseiller Goëzman, une somme qu’elle lui devait rendre honnêtement, s’il n’obtenait pas gain de cause ? Il perdit son procès, mais le couple Goëzman prétendit pouvoir s’approprier une partie de la somme ; et, parce que le juge s’était vendu, le pauvre auteur fut blâmé solennellement, et ses mémoires condamnés au feu ! Seulement, Paris, la France, l’Europe, acclamèrent l’auteur comique et honnirent le Parlement.
[20] Histoire de Provence, par P. Papon, docteur en théologie, t. VI, p. 430-431.