— C’est une chose singulière, dit-il à ces femmes qui se pressèrent autour de lui, jusqu’à le toucher, — c’est une chose singulière que ce mélange d’amour, d’indifférence et de cruauté qu’on voit en vous, le peuple ! Vous criez : « Vive Gaspard ! » et vous avez pour moi une véritable amitié, je le sens, je le sais ; cependant vous êtes curieux de ma mort ; et, au lieu de rester bien tranquilles et un peu tristes dans vos logis, vous profitez de mon exécution, comme d’une fête, pour vous promener gaîment dans les rues. Bien plus ! Voici de bonnes femmes qui ne me croient pas un grand criminel, qui pensent même qu’on a bien tort de m’envoyer où je vais ; elles reconnaissent que je ne suis pas un bandit de la mauvaise espèce, au contraire. Et cependant il suffit que je sois le condamné d’une justice qu’elles désapprouvent, pour qu’elles aient amené ici leurs enfants, afin d’infliger à ces innocents un rude soufflet, au moment précis où les cloches sonneront ma mort sur la roue. Et quand même je serais, bonnes femmes, un de ces bandits dont on doit parler aux enfants avec exécration, serait-ce encore une raison pour leur faire subir un affront et une souffrance, à ces tout petits, sous prétexte de leur apprendre à se souvenir que le crime mène à l’échafaud ?… Voyons, les mères, je vous supplie, si vraiment vous m’aimez un peu, de renoncer, pour cette fois, à un usage barbare. Le promettez-vous ?
Une de ces mères s’essuya les yeux, en disant : « Hein ? comme il aime les petits ! » Mais un chant de tendre indifférence, que tout ce peuple à présent savait par cœur, dominait les tumultes :
Pauvre Gaspard de Besse !
Nous irons sur tes pas,
En pleurant de tendresse…
Contempler ton trépas !
Ah ! ah ! ah !
A cette mère qui pleurait, il dit :
— Tes enfants sont bien gentils, femme. Apprends-leur la justice, la vraie… De la justice, la bonté est inséparable. La violence ne doit jamais être qu’une défense ; et, même dans la défense, elle doit rester juste. Il faut toujours regretter d’avoir à se défendre.
Une patrouille arriva derrière lui, le sépara des groupes auxquels il parlait. Devant ces groupes, la rue où ils allaient s’engager fut barrée par des dragons à cheval. On maintenait l’ordre, à tous les carrefours.