La foule était encore immobile, partout, et silencieuse.

Devant le moine juché sur son âne, elle s’écartait. Dom Pablo élevait son crucifix ; et tous, jeunes et vieux, enfants et femmes, tous tombaient dévotement à genoux, au son des cloches ; et lui, il s’en allait, le moine désespéré, au pas tranquille de son âne, le crucifix haut, et répétant sans se lasser :

— Priez pour lui, mes frères… Ce criminel était le meilleur d’entre vous.

LA POSTÉRITÉ

Plus de vingt ans après, sur les grand’routes de Provence, dans les chemins charretiers et les « drayes » qui serpentent au flanc des collines chargées de pins, de chênes-lièges et de bruyères, on voyait encore, allant et venant sans cesse, du nord au sud, du levant au ponant, dos courbé, balle bombante sur le dos, un vieux colporteur qui, aux « bastidans » isolés, et aux gens des villages, vendait l’Almanach de l’année, la Légende du Juif errant, celle des Quatre fils Aymon, l’Homme aux quarante écus et l’Histoire de Mandrin, roi des contrebandiers.

Singulière figure, ce colporteur avait à la fois une expression d’énergie un peu farouche et d’extrême bonté ; il avait de même tout à la fois, le sourire triste et le regard jovial.

Quand on le complimentait sur sa bonne mine et la fermeté de ses vieilles jambes : « Heu ! heu ! répliquait-il, le ponton chasse sur ses ancres ; il veut rompre ses amarres ! »

C’était sa manie d’employer fréquemment des termes de marine ; et l’on se plaisait à le « galéger », à seule fin de lui faire cracher, par tribord ou bâbord, les plus sonores jurons de son vocabulaire maritime.

Il était très vieux, mais il avait la coquetterie de ne pas avouer son âge ; de quoi s’étant aperçus, les gens ne manquaient pas de lui dire souvent, à brûle-pourpoint : — « Ah ! çà, maï ! quan avès dé tèms ? » — « Aco régardo dégùn ». Alors, on le taquinait : — « Eh, eh ! vous répondez comme une jolie femme ! » et les mots piquants de se suivre, jusqu’à ce que, de réplique en réplique, on eût amené une réponse dernière, celle-ci : — « Voilà plus de septante et dix ans que je suis dans cette chienne de vie, et de tant coïons comme vous, je n’en avais pas vu encore ! » On riait, et la fausse dispute invariablement finissait, comme tout en France, par des complaintes ou des chansons.