Bien accueilli partout, véritable gazette ambulante, le vieux colporteur allait, toute l’année, de bastide en bastide, de bourgade en bourgade, de seuil en seuil… « En voulez-vous des almanachs ? en voici ; des anecdotes ? des bons mots ? en voilà ; et des histoires du temps passé, temps béni où les brigands étaient polis et généreux, galants avec les belles dames ? vous n’avez qu’à demander. Préférez-vous des nouvelles du jour ? j’en ai un magasin !… Je vends aussi du fil et des aiguilles, des mouchoirs et des rubans. »
L’homme, en bonne langue provençale, grenue et sonore, contait à sa façon, avec enthousiasme, les guerres et les victoires du général Bonaparte, puis celles de l’empereur Napoléon qu’il appelait volontiers, dans l’intention de lui faire honneur : le bandit corsois.
Il disait : « Je l’ai vu, presque connu, au siège de Toulon, quand il était petit lieutenant ; nous avions la même blanchisseuse… Et même, il ne la paya que beaucoup plus tard, mais royalement, quand il fut nommé empereur. Il n’oubliait rien, ce diable d’homme ! »
Et il clignait de l’œil malicieusement, le colporteur.
Le vieil homme au sourire triste, à l’œil jovial, galégeait les filles sans les effaroucher, et distribuait des images aux petits enfants. Parmi ces images, se trouvait toujours un portrait du célèbre Gaspard de Besse qui, s’il eût vécu, disait le colporteur, eût été, pendant la Révolution, grand comme Mirabeau, — et, sous Napoléon, aussi grand que le bandit corsois.
Et, souvent, quand tous les petits enfants et les jouvents étaient réunis autour de lui, bouche bée, sur la place d’un village, — il leur récitait un poème en langue provençale, intitulé : Gaspard dé Besso.
Ce poème en trois chants était peut-être son œuvre. C’était, en tout cas, celle d’un homme qui avait assisté à l’exécution du « pauvre Gaspard ». Cet ouvrage, conservé aujourd’hui à la Méjane, bibliothèque d’Aix-en-Provence, ne contient aucun trait politique ni satirique, qui en eût fait interdire la vente. Il se contente de dire combien, quoique bandit, Gaspard était aimable, et comment il fut aimé et pleuré par tout un peuple. Il le dit avec simplicité, sur un ton de complainte. Seulement, le poète, sans doute pour esquiver les sévérités de la police, convient que Gaspard n’était pas sans tort :
Dommage qu’il eût ce défaut
Qu’il expia sur l’échafaud !
Et toujours, lorsqu’il en arrivait à ces deux vers, le vieux colporteur était forcé de s’arrêter un instant, parce que sa voix s’étranglait dans sa gorge. Alors, il regardait son auditoire ; et la malice de son regard se noyait dans une larme qu’il essuyait d’un revers de main ; puis, sa voix reprenait, tremblante :