Si le mur de son cachot eût été seulement percé d’un fénestron donnant sur la verte campagne, Gaspard eût considéré le temps de sa captivité comme une halte reposante, favorable à la lecture et à la réflexion.
C’est à la lueur d’un calèn qu’il lisait tout le jour.
M. de Tervieille, en lui faisant parvenir divers ouvrages d’histoire, avait, à prix d’or, obtenu du geôlier que le prisonnier pût s’éclairer de la pauvre petite lampe de fer, suspendue à un clou et qui donnait une lamentable mais suffisante clarté au lecteur assidu. Quand il ne lisait pas, Gaspard réfléchissait, la nuit surtout.
Non sans guetter l’occasion de s’évader, il prit ainsi son mal en patience.
Il médita sur son existence passée et sur son avenir ; se raconta plus d’une de ses propres aventures, s’interrogea sur ses sentiments. Il vécut un peu à la façon d’un novice sincère qui, tout de suite, du fond de son couvent, juge plus librement et mieux les conflits humains, les méprise même, et, en vérité, s’élève à des pensées qui lui étaient étrangères au temps où il vivait dans le siècle.
Il y a toute une littérature qui, au XIXe siècle, s’est appliquée à montrer le paysan de France comme étant toujours un être sordide, uniquement préoccupé de s’arrondir, incapable de s’élever à une vraie vie morale, une sorte de végétal-animal, n’ayant d’autre souci que celui de satisfaire ses appétits. Cette figure du paysan a passé pour rigoureusement ressemblante, jusqu’au jour où, lancé dans la guerre pour la défense du sol, le paysan français a été proclamé un héros, compréhensif et conscient. Peut-être est-il juste de dire que la nécessité d’être héroïque a paru transfigurer l’homme de France ; les circonstances n’ont fait que mettre en lumière des sentiments qui existaient en lui virtuellement ; ces sentiments, les circonstances ne les ont pas créés mais seulement fait éclater ; l’homme de la terre ne s’est élevé à la hauteur des événements qu’en se relevant de toute sa taille, courbé qu’il était sous les fardeaux d’une vie quotidienne qui exigeait cette attitude. Ce n’est pas devenir grand tout à coup que montrer soudainement toute sa stature, en se redressant.
Quelque opinion que l’on ait sur Jean-Jacques Rousseau, on est bien forcé de convenir que ce valet n’était pas un sot. Épictète fut un esclave, ce qui prouve que pour penser noblement, il n’est pas nécessaire d’être empereur comme Marc-Aurèle. Tous les apôtres n’étaient que de pauvres diables, de très humbles pêcheurs ; et ils comprirent mieux que les princes des prêtres la plus sublime des paroles que l’âme humaine ait jamais entendues. Gaspard, fils de paysan, avait, nous le savons, une intelligence des plus vives, servie par une mémoire infaillible. Il avait beaucoup lu ; il s’appliqua à lire beaucoup dans sa prison, car il croyait en son étoile et il ne doutait pas de sa prochaine libération.
Dans l’ombre de ce cachot sans air, où il passa bien des semaines, ses bras, chargés d’une chaîne assez légère quoique solide, soulevaient le livre vers la clarté fumeuse de son calèn ; et il s’instruisait avidement.
Le Voyage de Provence, écrit par M. l’abbé Papon, tout particulièrement l’intéressa. Il y retrouvait ses itinéraires de coureur des bois, de routier ; les paysages familiers de sa province ; des anecdotes sur ses plus célèbres compatriotes, parmi lesquels deux surtout lui apparurent comme dignes d’attention et de sympathie : le marseillais Adraman et le toulonnais Paul qui, de ce pauvre prénom, fit un nom illustre.