Adraman tout enfant, fut, par des parents qui vivaient dans la misère, embarqué comme moussaillon sur un petit navire armé en course. Pris par les Turcs — tout comme devait l’être un jour l’ami Sanplan — Adraman ne fit ainsi que changer de misère. A bord du bateau pirate tunisien, il reçut des coups de garcette turque, des coups de pieds turcs et des gifles turques. Or, les mêmes traitements lui avaient d’abord été prodigués par ses concitoyens d’Europe ; en sorte que, ne pouvant établir aucune différence entre chrétiens et musulmans, il se fit Turc sans remords et bon serviteur d’Allah. Il avait du goût pour l’état de pirate et le fit bien voir, si bien voir que, dit Papon, « dans un pays où tous les hommes sont égaux par la naissance, et où ils ne sont estimés qu’en raison de leurs services (où diable, se trouve ce pays-là ?) Adraman ne tarda pas à être élevé aux premiers emplois… La mer devint son élément… Il y fit des expéditions dignes des plus grands capitaines… Le Grand Seigneur le nomma Bacha de Rhodes, ensuite amiral et général des Galères, à la place du fameux Mezomorvo ! »
Voilà une belle carrière d’aventurier ; mais, plus que tout autre, un trait de cette curieuse existence charma Gaspard.
Adraman était accoutumé à une discipline sévère.
Un jour, ce Bacha de Rhodes, suivi de quelques soldats « faisait la patrouille à Scio ». A la porte d’une maison, il vit, attachés à l’anneau du mur, trois ou quatre bourricots dont les doubles paniers de sparterie étaient chargés de pierres. Un enfant les gardait.
— Où donc sont les maîtres de ces ânes ?
— Ils sont allés prendre nourriture.
Le Bacha ne répondit rien et continua sa tournée ; mais, une heure après, repassant par là, et voyant les mêmes animaux toujours à l’attache et toujours chargés, sous la garde du même enfant :
— Va me chercher les maîtres de ces ânes, et me les amène.
Et quand les âniers furent en sa présence, Adraman leur dit :
— Avez-vous mangé de bon appétit ?