— Oui, Seigneur.
— Il est donc juste que vos ânes mangent à leur tour. Je regrette pour vous que vous ayez cru bon de leur laisser ces lourdes pierres sur l’échine pendant que vous faisiez durer plus que de raison le temps de votre repas.
Là-dessus, il leur ordonna de se tenir immobiles devant lui, à quatre pattes ; et à ses chaouchs de leur mettre sur le dos les paniers des ânes avec leur chargement de pierres, dont, à vrai dire, le poids portait en partie sur le sol mais les retenait captifs.
— A présent, leur dit ce Turc très chrétien, vous attendrez patiemment qu’à leur tour vos ânes aient mangé à leur faim… Il ne faut pas faire à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait !…
« Quelque étrange et dure que fût la punition, dit Papon, il fallut la subir. »
Cette histoire, donc, enchantait Gaspard, le faisait à la fois rire et pleurer de satisfaction, et, bien des fois, plus tard, il la conta à sa bande.
Il est absurde de prétendre que les livres n’ont aucune influence sur la moralité des hommes. C’est avec des paraboles simples que l’Évangile a transformé la pensée humaine.
La sévérité d’Adraman lui fit des ennemis ; sa grandeur, des jaloux. Faussement accusé d’avoir voulu incendier Constantinople, il fut « condamné à perdre la vie par le cordon » et fut exécuté en 1706. L’excellent Papon déclarait qu’il était mort victime d’un « gouvernement arbitraire ».
La vie de ce Toulonnais, demeuré illustre sous le nom de chevalier Paul n’enchantait pas moins Gaspard.
Paul, simple mousse comme Adraman le Marseillais, s’éleva de cet humble état au grade de « chevalier de justice dans l’ordre de Malthe » et de vice-amiral de France. Il était fils d’une blanchisseuse. Elle était fort avancée dans sa grossesse lorsque, allant de Marseille au Château d’If, par mauvais temps, tangage et roulis la délivrèrent brusquement. Ainsi son enfant, le futur amiral, fut un peu le fils de la mer et de la tempête, ou de « Neptune, dieu des flots ».