Deux heures après, il demandait, au portier du monastère Sainte-Roseline, le frère Boniface, c’est-à-dire Pablo. Présenté par lui, sous un nom d’emprunt, il fut traité en hôte de distinction, et admis au réfectoire.
Pablo lui conta comment, à cheval sur un âne, il avait prêché sur la grand’place de Draguignan pour conquérir la confiance générale ; et que, en retour des bienfaits qu’il avait attirés sur le couvent, les bons pères, à sa demande, lui faisaient cadeau de l’âne. Ainsi, ajouta-t-il, j’aurai, à l’avenir, quelqu’un avec qui parler des choses que souvent, faute d’un compagnon intelligent, on rumine à part soi.
Le lendemain matin, à l’aube, il alla brider l’animal ; et, dans l’écurie, il lui dit, tout en lui posant le bât sur l’échine :
— Mon frère, tu ne me quitteras plus désormais. O âne, tu devrais être offert en modèle à tous les hommes. Étant de bonne race, tu portes sur ton dos une divine croix dessinée par la nature ; et aussi, tu portes, sans gémir, cette croix humaine qui s’appelle travail et chagrin… Tu es un être de paix. Jamais on ne vit deux armées d’ânes s’avancer l’une contre l’autre, en ordre de bataille ; et jamais tu ne réponds à une parole injurieuse par des paroles empreintes de raillerie ou de méchanceté. Si tu te montres parfois contrariant en actes, on s’aperçoit bientôt, en y réfléchissant, que tes raisons de résistance sont très valables… Tu es ignorant, mais modeste. Sais-tu seulement pourquoi tu existes ? non ; ni tu ne prétends le savoir, en quoi tu te montres plus avisé que beaucoup de prétentieux philosophes. Viens, maintenant, viens jouir avec moi d’un bien mal acquis, sans même en soupçonner l’origine impure. Viens, mon frère d’élection ; pardonne-moi le poids lourd de mon corps ; et puissent tes paniers ne jamais t’être légers ; et ce, grâce à la charité de mes tristes semblables.
Il dit ; et, suivi de son âne, il alla présenter ses adieux et remerciements à ses hôtes qui l’embrassèrent ; puis, il prit, à pied, avec Gaspard, en l’honnête compagnie du roussin, dont les paniers étaient gorgés de vivres, le chemin de l’avenir et des grandes aventures.
Pour dépister les gens qu’on devait avoir mis à leurs trousses, ils choisirent le chemin des écoliers, et gagnèrent d’abord le Muy en passant par les gorges de Pénafort.
Là, du fond d’un large ravin, s’élève une pyramide naturelle, un cône de rochers, chargé de pins tortueux, mamelon à peu près inaccessible, au sommet duquel, remarqua Gaspard, on pourrait, sans crainte, défier un assaut ; sur ce sommet, ils passèrent la nuit ; le lendemain, ils revinrent sur leurs pas, pour dépister toute poursuite ; passèrent la seconde nuit à Pignans, chez un affidé ; la troisième, dans une des cavernes de Solliès ; et, le quatrième soir, ils allèrent demander l’hospitalité aux Chartreux de Montrieux. Là, un vieux moine, à qui Pablo conta son prêche de Draguignan, et le bien qui en était résulté pour le couvent de Sainte-Roseline, leur dit : « Puisque vous pouvez avoir tant d’influence à l’occasion, tâchez de servir Sainte-Madeleine, comme vous avez servi Sainte-Roseline. Nos frères de la Sainte-Baume voudraient bien avoir une statue de la Pécheresse ; mais il y faudrait quelque argent… N’oubliez pas Sainte-Madeleine ! »
Ce que promirent nos deux pèlerins en prenant congé de leurs hôtes.
En attendant les grandes aventures, ils en eurent deux petites, assez réjouissantes.