Morillon leur apporta du meilleur ; ils payèrent richement, cette fois, toutes ses complaisances présentes et passées. Le lendemain Gaspard, seul, à pied, prenait à travers bois, loin de toute route battue, le chemin du château de Lizerolles.

Sanplan rejoignait deux de ses hommes qu’il chargea de communiquer à tous les autres les ordres de Gaspard.

Quant à dom Pablo, il avait été convenu que, voyageant sur son âne, il mènerait, pendant la durée du licenciement de la bande, une vie de frère quêteur. Il en profiterait pour tâter le pouls à l’opinion publique. Que pensait-on de Gaspard dans le peuple ? et de son emprisonnement, et de sa disparition ?

Pablo, ayant reçu de Gaspard et de Sanplan un cordial « au revoir », monta donc sur sa bête et partit à l’aventure.

De toute la matinée, il ne lui arriva rien, attendu qu’il lui avait plu de cheminer par des « drayes », escourches et sentiers de mulets, à travers des collines où les bastides étaient rares.

Vers midi, il eut faim ; et le plateau sur lequel il se trouvait lui agréa cependant, parce que, au milieu des clapiers, il aperçut un puits sarrazinois, au bord duquel était planté un mât traversé d’une vergue oblique. La vergue avait, à l’un des bouts, une lourde pierre qui en maintenait l’extrémité contre terre ; à l’autre bout pendait un bâton vertical ; et au bas bout de ce bâton était suspendu un seau. Pablo abaissa le seau dans le puits ; la pierre, contrepoids à son effort, se souleva ; et ce contrepoids, quand le seau fut plein, le fit remonter aisément. Pablo but à même le seau ; puis, il en vida le contenu dans une auge qui était là, et dans laquelle il fit boire son âne.

Et, encore tout occupé de la conversation secrète qu’il avait eue avec Gaspard, et des pensées silencieuses qui étaient en lui depuis cette confession mémorable, il disait à son âne : « Bois en paix, ô mon âne ! la vue de ta placidité me rassérène. Tu n’en sais pas plus que moi sur la nature de toutes choses ; et ta quiétude fait la leçon aux vaines agitations des hommes ; tu ne t’es jamais dit que tout est vanité et tourment d’esprit. Si grande est ta supériorité sur ton maître, que tu confies, sans proférer une parole, ta destinée aux dieux inconnus. O mon âne ! ta vie plonge dans l’infini par les deux bouts : avant ta naissance tu étais, et, après ta mort, tu seras ; tu seras quelque part, même dispersé en poussière, car ta substance est immortelle, comme on le dit de l’âme des humains ; mais cet avant n’est pas plus accessible que cet après, à mon entendement ; et pas davantage au tien ; mais toi, tu ne te soucies pas de ta sainte ignorance ; tu vis avec confiance sous le ciel, sous les coups et sous les injures. Tu as confiance sans le savoir. Après cet avant, et avant cet après, il y a ta vie actuelle, et tu n’en raisonnes point ; tu l’acceptes en toute simplicité, puisqu’elle t’a été imposée : cela te suffit. Il n’y a point à y résister. Et si, durant cette vie où tu es, tu ne peux te l’expliquer, comment t’expliquerais-tu déjà ce qui sera après, puisque tu n’y es point encore ? Et quand tu y serais, cet après te serait aussi inexplicable, mais te semblerait aussi naturel, car aucune vie ne peut être plus surprenante que la vie. L’intelligence, ô mon âne, est une corde à puits. Un bout dans la nuit et l’eau, l’autre bout dans la clarté du ciel ; et tout est inintelligible dans le fait. Que cela est ainsi, mais que du moins ma vie terrestre me serve à amener jusqu’à mes lèvres et aux tiennes une eau fraîche et pure, cela s’entend fort bien et peut suffire à ma joie comme à la tienne… sauf que, moi, je regretterai éternellement que cette eau ne soit pas du vin !

L’âne, qui avait assez bu, tournait maintenant la tête vers son maître et le regardait d’un air stupide mais amical.

— Tout ce que je te dis là, poursuivit Pablo, est certainement de la métaphysique, car nous ne nous comprenons ni l’un, ni l’autre.

Et, l’un portant l’autre, ils se remirent philosophiquement à la recherche d’une maison de bûcherons où ils trouveraient l’herbe et le pain tendres, l’aliment matériel, soutien du spirituel.