— Oui, madame, j’ai lu. Ce fut un beau et courageux et sublime réformateur, mais les grandeurs lui donnèrent le vertige. Il faut croire qu’on éprouve une particulière ivresse lorsqu’on arrive au sommet du pouvoir. Le tribun aimé ne tarda pas à mériter, étant devenu un tyran, la haine des peuples. Et lui qui, parti de si bas, s’était élevé aux plus hautes dignités ; lui qui avait été reçu comme ambassadeur des Romains par le pape Innocent VI ; lui que Pétrarque aima et encouragea, il dut sa chute à l’excès de son ambition, à son amour de l’apparat, des fausses gloires, de toutes les satisfactions somptuaires… Quelle leçon pour les meneurs de peuples !

— Monsieur Gaspard, dit gravement la comtesse, vous voilà mon hôte depuis deux semaines ;… j’espère que votre séjour se prolongera au delà du temps que vous vous êtes fixé, car je souhaite vivement que vous acheviez ici l’étude de l’humaine sagesse. Je souhaite, que finalement, elle vous conduise à faire triompher vos idées, qui sont justes, par des moyens dignes d’elles. Ceux que vous employez…

Elle hésita un instant :

— … vous exposent à une mort infamante.

— Madame, dit Gaspard avec tristesse, j’ai souvent regretté d’avoir à marcher vers un but honorable par des voies qui ne le sont pas. Ce regret me devient cruel comme un remords ; j’ai commis un acte criminel, le jour où j’ai pris pour soldats des criminels ; et j’ai commis là, en même temps, une faute politique. Mieux instruit et mieux conseillé, j’aurais pu sans doute préparer, au moins dans ma province, un mouvement populaire ayant quelque chance de s’étendre à tout le royaume. J’aurais pu, en tout cas, attirer plus efficacement l’attention des princes sur la nécessité de certaines réformes demandées par vos philosophes. J’ai donc — ou du moins je le crains — manqué ma vie. Mon effort avortera, c’est probable ; trop heureux serai-je si nos maîtres y voient un avertissement sérieux… ou même, ajouta-t-il en soupirant, un avertissement tragi-comique… Il n’en sera que cela. Je sens bien, je sens désespérément que je ne saurais me hausser désormais à une dignité que j’ai moi-même compromise.

— On a vu, dit-elle, des transformations plus inattendues.

— Non ! fit-il avec énergie ; je serais sans excuse si j’abandonnais, tout à coup, une troupe de pauvres diables dont quelques-uns n’étaient des condamnés que pour un temps et que j’ai mis pour toujours hors la loi. Puis-je, en disparaissant lâchement, les laisser seuls exposés à toutes les conséquences de ma révolte ? Non, non, c’est impossible…

Il parut réfléchir longuement et répéta comme se parlant à lui-même : « C’est impossible ! »

Il reprit :

— J’ai juré de venger Teisseire, et de rendre son fils heureux, autant qu’il sera en moi. Je sens bien que les conséquences de mes actes peuvent être funestes, même à ceux que j’ai prétendu protéger. Je ne voudrais de châtiment que pour moi…