— Madame, dit-il froidement, si nous retournions au château ? voulez-vous ?… Voici que le soleil est déjà haut.

Ils prirent le chemin du retour.

L’après-midi, la comtesse, l’ayant rejoint dans la bibliothèque, lui désigna elle-même les planchettes qui portaient Montaigne, Corneille, Molière, Montesquieu, La Fontaine, Fénelon, Voltaire et Rousseau. Il avait lu, dans son adolescence, quelques-uns de ces livres, que possédait Sanplan ; il devait les relire à Lizerolles, puis en causer longuement avec la patricienne qui, sans affectation, se piquait de bel esprit et de philosophie.

Il retira grand fruit de ces lectures commentées par elle ; il comprit toute la grandeur classique qu’il avait à peine entrevue jadis ; mais il fut particulièrement ému, frappé, par la lecture d’une Vie de Rienzi.

Cola de Rienzi, dont jusqu’alors il n’avait jamais entendu parler, lui parut son grand ancêtre historique. Rienzi n’était-il pas le fils d’un vulgaire aubergiste ? A vingt ans, il s’était mis à étudier l’histoire de l’antique Rome et le Droit romain. En ce quatorzième siècle, la vie d’un citoyen issu de la plèbe était peu de chose aux yeux des patriciens, des Orsini et des Colonna.

Un jour, tandis qu’il se promenait, avec son petit frère, sur les bords du Tibre, de nobles cavaliers passèrent ; et, sans daigner se retourner, bousculèrent et, sous les pieds de leurs chevaux, écrasèrent l’enfant. En vain, Rienzi essaya-t-il de se faire rendre justice. Et, devant la dureté, l’insolence et la cruauté des grands, il fit serment de donner au peuple des lois protectrices, et de soumettre à ces bonnes lois les patriciens châtiés, les barons meurtriers… De même, lui, Gaspard, ne s’était-il pas juré de châtier les nobles parlementaires, de venger le meurtre impuni du paysan Teisseire, père de Bernard ? Ne voulait-il pas, lui aussi, transformer les lois ?

Les concordances entre la vie du tribun et la sienne frappaient Gaspard et lui inspiraient une sorte de joie orgueilleuse ; mais ce qui, sans l’étonner, le troubla cruellement, ce fut de voir que le premier soin du tribun avait été de flétrir le vol et de mettre un terme aux rapines des brigands qui ravageaient la campagne romaine. C’est contre le vol organisé que, tout d’abord, s’était levé Rienzi.

L’amitié du divin Pétrarque et l’appui du pape Innocent VI, qui siégeait en Avignon, Rienzi les avait obtenus, parce qu’il était l’ennemi honorable des barons pillards et de leurs mercenaires allemands. C’est par là que Rienzi avait mérité le titre de libérateur.

Les réflexions de Gaspard après sa lecture furent des plus pénibles. Tout un jour, il feignit d’être pris de fièvre afin de garder la chambre. Il fit porter ses excuses à la comtesse. La fièvre qui le tourmentait, c’était une honte subite de soi-même. Il voyait ce qu’il aurait pu être, et rapprochait de sa réelle condition présente la vision d’un Gaspard qui, avant tout, eût été assez instruit pour devenir vraiment utile à son peuple. Il s’indignait de s’être donné des compagnons méprisés. Ce fut une crise douloureuse. Et quand il reparut, un jour plus tard, devant sa conseillère, il avait une attitude un peu embarrassée qu’elle prit pour le signe d’une faiblesse physique, suite de son indisposition.

— Avez-vous lu, lui dit-elle, cette Histoire de Rienzi, dont je vous avais parlé ?