Le chevalier se laissa mettre un habit de chasse convenant et prit l’arme qu’on lui apporta, un fusil à double canon, dont la crosse sculptée portait un écusson d’argent aux armes de Lizerolles ; puis, étant sorti, il fut bientôt rejoint par la comtesse, svelte comme Diane, bottée finement, armée légèrement d’un fusil simple.

— Laissez-nous, dit-elle au piqueux qui amenait deux magnifiques chiens d’arrêt, blancs, avec de belles taches orange et l’étoile au front.

On se mit en route ; des sentiers faciles étaient ménagés à travers la colline qu’ils sillonnaient en tous sens.

Les chiens d’arrêt firent leur office. Gaspard s’étonnait de se voir en cet équipage, avec une si jolie et si délicieuse princesse ; car c’est princesse qu’en lui-même il nommait cette dame ; comme il sied lorsqu’on se meut dans un conte de fées.

Le chemin qu’elle suivait, il le quitta pour surveiller les chiens, et servir de rabatteur à la chasseresse ; — mais surtout pour s’éloigner d’elle, car il sentait sa jeunesse, conseillère d’audace, parler un peu trop haut.

Ce fut bien une autre affaire, une heure plus tard. La châtelaine avait gentiment abattu deux ou trois perdrix, et lui une seule, lorsqu’un lièvre, s’étant levé sous les pieds de Gaspard, traversa le sentier et tomba sous l’adroit fusil de la dame.

— En vérité, je crois, dit-elle, que vous fuyez les bonnes chances pour me les réserver et me laisser reine de la chasse !… Mais voici un pavillon de repos que j’ai fait construire il y a peu de temps. Nous y trouverons un en-cas, et de l’ombre.

Ils y entrèrent. L’en-cas était servi, plats couverts, flacons engageants.

Tant qu’on échangea les politesses habituelles entre convives, Gaspard ne fut pas trop mal à son aise ; mais quand le silence à deux se fut fait, le jeune homme se sentit gêné. La dame, assise non loin du seuil, regardait au dehors : son rêve errait, flottant parmi les romarins, les genêts, les arnavés ; il s’alanguissait dans les sous-bois tièdes des pinèdes à l’ombre claire. Un coude au dossier de sa chaise, sa main soutenant sa jolie tête, elle semblait oublier qu’elle n’était pas seule.

Gaspard, lui, regardait la nuque ronde, fraîche inexprimablement, sous les cheveux follets, qui étaient d’un noir profond et pétillaient au soleil. Le malheureux sentait ses lèvres attirées, comme celles d’un assoiffé le sont irrésistiblement par une source transparente. L’image de Louisette passa dans sa mémoire. Quoi ! en moins de trois ou quatre jours, il aurait, comme un coquebin, laissé échapper deux occasions de montrer ses facultés libertines ! Lui ! Gaspard ! le bandit Gaspard ! Ne savait-il pas qu’on le disait un séducteur de profession ?… N’aurait-il pas honte d’avoir deux si pitoyables souvenirs, si pitoyables qu’il n’oserait jamais les conter à aucun homme ! Cette considération révoltant son orgueil, il rapprocha, par un mouvement lent, insensible, son visage de la nuque prestigieuse… Mais, tout à coup, il imagina la comtesse se retournant offensée, irritée, et lui intimant l’ordre de quitter le château ! le chassant comme un laquais !… Le même orgueil qui le poussait en avant le rejeta vivement en arrière…