Il regrettait de s’être fait bandit. L’idée du juste mépris où l’on tient les voleurs lui était difficile à supporter. Cependant, si sa condition de chef de bande le mettait un jour à même de faire comprendre aux puissants que le peuple exigeait la réforme de la juridiction pénale, n’y avait-il pas quelque chose de respectable dans sa condition ? C’est du moins ce qu’il se disait. Les vols à main armée opérés courtoisement, sans violence inutile, n’étaient à ses yeux qu’un impôt prélevé par lui pour l’entretien de sa troupe, à laquelle il ne permettait aucun pillage. Des tributs volontaires rendaient les vols de jour en jour moins nombreux. On vivait, on ne thésaurisait pas. Il poursuivait un but hautement politique : il voulait humilier le parlement, le ridiculiser, le dénoncer à tous les yeux comme une institution qu’il fallait ou changer ou rendre à elle-même, c’est-à-dire aux principes dont elle se prétendait issue et que pourtant elle paraissait mettre souvent en oubli.

Le Parlement avait étouffé l’affaire de l’assassinat de Teisseire parce que les coupables étaient des puissants selon l’expression du bon La Fontaine ; et Gaspard voulait que les coupables fussent atteints ; que la mort du père de Bernard fût expiée ; et que, dans le châtiment des coupables, les paysans, les petits, vissent le signe de la protection des lois étendue sur eux. Le but qu’il se donnait lui avait paru jusqu’alors une satisfaisante excuse à ses actes de rebelle ; toutefois il les sentait en contradiction permanente avec l’idée d’obéissance aux lois, qu’il eût voulu servir, et de cela il souffrait étrangement. Mais, s’il souffrait ainsi, est-ce que ce tourment ne donnait pas à sa mission un goût de sacrifice qui la rendait honorable, ne fût-ce qu’à ses propres yeux ? En tous cas, il ne pouvait plus rien changer aux contradictions dont il gémissait : il s’était engagé dans une voie où, à sa suite, il avait engagé d’autres existences ; il se devait à elles ; il poursuivrait sa tâche. Toutefois, et cela était nouveau en lui, il se répétait souvent : « Il est malheureux que, pour servir mon désir de justice, j’aie cru pouvoir m’entourer de coquins ! » L’état d’humiliation où il se voyait réduit, les chaînes qui l’attachaient aux murs de son cachot, éveillaient en lui ces poignants regrets. Il se sentait sous le coup de la réprobation publique ! Il combattait ce regret en se répétant qu’un grand bien sortirait peut-être de sa révolte condamnable. Et, tout d’abord, n’allait-il pas donner une vie heureuse à Bernard, son frère d’adoption, en lui faisant épouser la fille de l’usurier Cabasse, cet ancien valet de fermier général, qui avait dépouillé tant de pauvres gens, et par qui il avait été dépouillé lui-même de son patrimoine ?

A l’idée du bonheur qu’il préparait à Bernard et à la pupille de Cabasse, malgré toutes les résistances du tuteur usurier, Gaspard s’attendrissait.

Le bonheur d’amour, dans la paix, selon la loi et selon Dieu, l’amour dans le devoir, une famille laborieuse et respectée, — c’est ce que lui, Gaspard, n’aurait jamais ! — Donner ce bonheur à deux jeunes êtres qui en étaient dignes, n’était-ce pas une bonne œuvre qui lui serait comptée comme une touchante excuse aux exactions qu’il était en train d’expier ? Il ne parvenait pas à en être sûr et à s’absoudre pleinement… Ainsi la solitude de la prison lui montrait les choses sous un jour nouveau, formait en lui comme une conscience neuve.

Assis dans l’étroite cellule, les poignets pris dans des bracelets de fer, attaché aux murs comme un chien à sa niche, Gaspard rêvait. Le chien enchaîné, lui du moins, voit, du seuil de sa cabane, la lumière du jour. Gaspard n’avait que la clarté de son calèn fumeux et qui s’éteignait souvent faute d’huile ; il fallait alors attendre le bon plaisir du geôlier Castagne. Un grillage épais, au-dessus de la porte, barrait la mince ouverture rectangulaire par où lui arrivait un peu de la lumière naturelle. Et cela s’appelait un jour de souffrance.

Dans cette ombre, Gaspard rêvait aussi d’amour ; et c’est là que, pour la première fois, il se prit à reconnaître que l’image de Mme de Lizerolles était en lui comme vivante et attirante.

Quoi ! osait-il espérer d’elle autre chose qu’une pitié hautaine ? Il ne savait pas. Profiterait-il de l’ignorance où elle était de son nom ? Il se refusait à cette pensée comme au plus criminel des abus de confiance.

Or, Gaspard avait un secret d’amour, enfoui profondément dans son cœur. A Aix, il avait trompé, séduit, sous un nom d’emprunt, une douce et humble petite bourgeoise, misé Brun, la femme d’un modeste horloger. Celle-là n’avait-elle pas pour lui oublié tous ses devoirs ? Quelle honte, quelle douleur pour elle, le jour où elle apprendrait que son amant n’était autre que Gaspard de Besse, un chef de voleurs !

… Ainsi, il aimait assez Mme de Lizerolles pour vouloir lui épargner une souffrance que, bien malgré lui, mais fatalement, il infligerait tôt ou tard à misé Brun. Et la noblesse de son amour pour la comtesse lui reprocha la bassesse de son acte vis-à-vis de la plébéienne, en sorte qu’il prit, dans sa prison, la résolution de ne plus revoir misé Brun. Elle pleurerait un infidèle, mais ignorerait à jamais — il l’espérait du moins — la qualité de son déplorable séducteur. Il éprouva un grand bien-être à s’affermir dans cette résolution ; il se sentit un peu réconcilié avec lui-même, et, d’ailleurs, libéré en même temps, d’une dangereuse intrigue.

Y avait-il d’autres figures de femmes dans ses souvenirs ? Sans doute ; mais toutes comme voilées et lointaines. Il était si « agradant », si plaisant, que, pour s’expliquer ses qualités de séducteur, les paysans de Besse (et il ne l’ignorait pas) prétendaient qu’il était un enfant de l’amour. Il était fils, disait-on, du marquis de X… qui avait séduit sa mère misé Bouis. Facilement ému par la grâce féminine, il se reconnut troublé par la fille de son geôlier, Louisette, qui, parfois, remplaçant son père, lui apportait l’eau et le pain. Quand c’était Louisette qui ouvrait la porte du cachot, un rayon du joyeux soleil entrait avec elle ; et, elle aussi, était lumière et joie… Essaierait-il de troubler le cœur de cette fillette pour obtenir d’elle la liberté ? Il souriait malgré lui à cette idée. On racontait dans le peuple que la fille d’un geôlier séduite par M. de Mirabeau, enfermé au château d’If, avait favorisé l’évasion du gentilhomme. Donc, il imiterait M. de Mirabeau…; mais, là encore, Mme de Lizerolles intervenait, apparaissait à Gaspard avec un visage sévère : « Vous laisserez en repos cette fille »…