L’âne accueillit son maître avec un long braiement de satisfaction, car Pablo avait pour lui toutes sortes de gâteries, d’égards et de caresses ; il le flattait souvent de la main, et le comblait de poétiques éloges en même temps que d’herbe fraîche et d’avoine.

Ayant rendu le cheval-toiture à ses maîtres de la Roquebrussane, le moine, sur son âne, reprit le chemin du paradis terrestre, c’est-à-dire de Vaulabelle, non sans avoir garni les « ensarris » de bonnes choses comestibles, dues à la pieuse sympathie des Roquebrussanois ou des Roquebrussanais.

Et, chemin faisant, Pablo disait : « Je regrette, ô mon âne, que tu n’aies point assisté à l’assemblée tenue, il y a cinq jours, par notre chef, sous la voûte de notre merveilleuse grotte, qui est pleine de bons vins ; et où, d’ailleurs, tu n’aurais pu accéder, malgré l’adresse et la fermeté de tes mignons sabots… Si tu avais été là, nous pourrions aujourd’hui rire ensemble au souvenir de l’impertinence de Tornade et de sa chevauchée comique, et de sa tragique fin ! Il dort à présent au fond du Destéou, bien couché dans le lit à sec du torrent : mais, aux premières pluies, l’eau roulera sur lui, avec un joli bruit de gargoulette qui se vide ou mieux de tonneau débondé… Ah ! l’imbécile ! figure-toi ! il voulait réformer à sa façon notre société et le monde ! Et d’abord, il prétendait créer un sérail pour le peuple, autant dire un haras populaire ! Que dis-tu de cela ? Et pareille idée aurait-elle jamais pénétré dans ton crâne, heureusement épais ? O cher bourricot, toi pour qui une fleur de chardon, avec les épines de sa tige, est un mets suffisant, tu allies à la sobriété la chasteté, qui est la sobriété des amoureux. Tu es une créature bénie. Sans doute, quand passe, près de nous, par les sentiers de colline, une jolie ânesse, tu te sens frémir d’un naturel désir, et tu lances vers le ciel un aimable braiement qui retentit dans les échos charmés, mais ton chant reste un platonique hommage à la beauté, un hymne à la fécondité de la terre…; tu braies et tu passes… La jolie, la désirable ânesse est déjà loin ; et tu l’oublies jusqu’à ce qu’une autre réveille en toi le vain souvenir de toutes celles qui furent tour à tour l’objet de tes rêves fugitifs. Jamais je ne te vis te rapprocher d’aucune pour la réalisation du vœu charnel ! Tu as bien d’autres choses à faire ! Tu es tout à tes humbles devoirs, dont la pensée absorbe tes facultés ; tu ne demandes à la vie qu’un peu de grain et beaucoup de paille, le chardon pour dessert. Tu es un sage virginal, et tu m’as l’air de ne point ignorer que l’amour est haïssable, car la passion amoureuse détourne de leur salut les créatures. Et si tu n’étais pas hongre et tu ne l’es que trop, c’est-à-dire contraint à tant de sagesse, je te proclamerais le roi des ânes continents !… Allons, i ! puisque tu comprends le latin, i, mon âne ! et retournons vers cet éden de Vaulabelle où nous aurons nos aises, moi dans une vraie cuisine, toi dans une véritable écurie. »

Avec des propos semblables, Pablo charmait la longueur du chemin et réjouissait son âne qui aimait le son de sa voix.


Dans le parc de Vaulabelle, Gaspard avait découvert, presque enfouies sous les feuillages, quatre statues dont le socle était comme enseveli sous des lierres, et qui, toutes quatre, représentaient, en diverses attitudes, Mlle Clairon. Gaspard qui, à Besse, sous les yeux du curé, avait joué Joas et Assuérus, dans Athalie et dans Esther, n’ignorait pas que Mlle Clairon, tragédienne, avait triomphé, à la Comédie-Française, dans la Phèdre de M. Jean Racine. Les socles des quatre statues portaient cette inscription : Mlle Clairon, de la Comédie-Française ; et, sur chacun des piédestaux, on lisait, suivi d’une date, le titre de l’une des pièces où la tragédienne avait excellé : Phèdre, Sémiramis, Zulime, Iphigénie en Tauride.

Gaspard se rappela que les Chartreux de Montrieux, le jour où il avait reçu leur hospitalité, lui avaient exprimé le désir de voir un jour, à la Sainte-Baume, la statue de Sainte Madeleine orner la grotte légendaire. Une des statues lui parut propre à cet office. Cette statue représentait Mlle Clairon, à demi couchée, dans une attitude qui était celle de Phèdre languissante d’amour :

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !

… Oh ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !