Après tout, Phèdre n’était-elle pas une pécheresse ?… Or, un roulier, porteur d’une assez forte somme, ayant été arrêté par les bandits, Gaspard lui dit : « Nous allons faire un marché. Je te laisse ton magot, mais, en échange, tu porteras, de ma part, cette statue aux moines de la Sainte-Baume. » Le roulier accepta gaîment ; et, sous le contrôle de Pablo, qui suivit son âne, attelé en flèche, il transporta la statue de marbre au sommet du Saint-Pilon, à quelques pas de la chapelle. Et dom Pablo rapporta à Gaspard la bénédiction des pères.
Et lorsque, assis bien confortablement sur sa bête, il eut quitté le couvent, il disait à maître Roussi : « Ainsi vont les choses humaines ; et voilà que, d’une comédienne, dont la vie n’a pas été celle d’une nonne, nous avons fait, avec ton aide, une sainte ; et, à ses pieds, désormais, on déposera des missives comme celles que j’ai vues amoncelées à terre, dans cette grotte du Saint-Pilon, et ces lettres cachetées portent cette adresse : « A Sainte-Madeleine, pour remettre à notre Seigneur Jésus, au ciel. » Espérons que Mlle Clairon sera un commissionnaire fidèle. Elle avait, dit-on, de l’esprit ; elle comprendra et remettra l’épistole sans la lire ; voilà Gaspard béni et moi avec lui, et toi, mon âne, avec moi ! Au train dont je vois aller les choses d’ici-bas, qui sait si, en souvenir de ma chevauchée d’aujourd’hui, sur ma bête évangélique, dom Pablo — oui, qui sait ? — n’aura pas, un jour, en quelque endroit de Provence, ou dans la grotte d’Evenos, par exemple, sa statue équestre ou asinestre ? i donc ! que Gaspard nous attend. Dans la nature, au fond, tout est supernaturel ! » Après cette réflexion, plus profonde qu’elle ne paraît, dom Pablo n’ajouta rien.
Le lendemain au soir, il faisait son rapport à Gaspard, en présence de Sanplan, de Bernard et de Jean Lecor ; et cela se passait dans la gloriette du parc où se voyaient encore quelques chaises et un large divan oriental, restes oubliés d’un riche ameublement. Une lanterne éclairait Gaspard et son état-major. Pablo disait :
— En échange de la statue[5], je vous apporte la bénédiction des révérends pères. Cette bénédiction me paraît d’autant mieux convenante que le parc où nous campons est déjà lui-même, par excellence, ce qu’on peut appeler un endroit béni. On y trouve toutes sortes de commodités et d’agréments. Les ruines y sont accueillantes. Les traces d’incendie y sont roses et bleues. C’est un endroit féerique, un parc enchanté. Quant à la bénédiction des bons pères, qu’on pourrait trouver superflue, prenez-la comme une politesse, et sachez que votre statue a déjà fait un miracle.
[5] La statue de Mlle Clairon est, en effet, dans la grotte du Saint-Pilon, sans qu’on ait bien su, jusqu’à ce jour, comment elle y est venue.
— Et quel miracle ? dit Sanplan.
— Celui d’arriver au sommet du Saint-Pilon par des chemins impraticables !… Seulement d’avoir vu une vingtaine de paysans porter, sur une civière improvisée, ce marbre si lourd jusqu’au sommet de la montagne par des sentiers étroits et raboteux, au risque de se le laisser choir sur les orteils ou sur les reins, rien que de les avoir vus gravir la montagne en geignant et suant, je suais moi-même, et je redoutais un rhume mortel !… Nous arrivâmes enfin dans la grotte, au-dessus de l’antique et merveilleuse forêt qui, de là, ne montrant que ses cimes moutonnantes, semble un vaste champ d’herbe fraîche. J’ai revu avec satisfaction ce site magnifique ; là, j’ai vécu autrefois d’aumônes, pour mes péchés. Les moines m’ont reconnu et fêté, ignorant ma nouvelle profession… Et je me réjouis à l’idée que Mlle Clairon fera désormais des miracles, car elle ne saurait y manquer.
— Vous ne croyez donc pas aux miracles, pour en parler avec tant de légèreté ? demanda Lecor.
— Comment ne croirais-je pas aux miracles, puisque j’en ai fait un moi-même, et non des moindres ?
— Contez-nous donc votre miracle, frère Pablo, dit Sanplan. Je vous jure que j’y croirai ; un miracle de votre façon est bien le seul auquel je veuille croire, et quelque chose de deux fois prodigieux.