— C’est, dit le poète, de vous voir oublier si aimablement que nous sommes une modeste réunion de bandits ! et c’est de nous voir érigés en cour d’amour, dans une gloriette qui fut, si je ne me trompe, dédiée à la déesse Vénus. Regardez le papier (un peu décollé par endroits) qui orne les murs. On y voit, répété cent fois, — ici, l’image de l’Amour qui, dans une barque, a pris comme passager le Temps en personne, armé de sa faulx, avec cette devise : L’amour fait passer le temps…
— C’est, ma foi, vrai ! et le jeu de mots m’en plaît fort, fit Sanplan.
— Et là, poursuivit Lecor, les rôles sont renversés. Le passager, c’est l’Amour ; et le Temps conduit la barque. Devise : Le temps fait passer l’amour.
— Le jeu de mots, cette fois, déclara Sanplan, me déplaît, parce qu’il est trop juste, et que, vu mon âge, je commence à en concevoir toute la rigueur !… Mais nous ne sommes pas ici pour parler d’amour. Que disions-nous donc ?
— Tu philosophais à tort et à travers, dit Gaspard.
— Pablo, dit Sanplan, félicitait Dieu de n’avoir pas fait pousser les citrouilles sur les arbres, et cela dans le dessein, tout à fait providentiel, d’épargner au nez de son ami Garo un aplatissement fâcheux ; mais, dans le pays des cocotiers, que dirait le même Pablo, en voyant que des noix, grosses comme des melons, sont suspendues aux rameaux des cocotiers ?
— Tu devrais, Sanplan, écrire le recueil de tes pensées.
— J’y ai quelquefois songé, mais je me suis résisté.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que se faire auteur, c’est donner au premier imbécile venu le droit de déclarer hautement que vous êtes plus bête que lui. Je suis trop fier pour exercer un métier si humiliant.