— Hélas, dit Lecor, c’est à pareilles humiliations qu’on est quotidiennement exposé dans mon métier d’acteur. Je m’en console en pensant que Dieu lui-même doit subir la critique des sots, et qu’il n’est point d’action humaine, fût-ce la plus pure, qui n’y soit soumise ; et pourtant, la crainte de la critique est peut-être le commencement de la sagesse et de la conscience. En tous cas, la critique tend à nous ramener à la modestie. Votre Voltaire, Monsieur Sanplan, n’a-t-il pas exercé ce métier, si humiliant, d’auteur dramatique ?

— Sans doute, dit Sanplan, mais il le put faire avec fierté, parce qu’il fut en même temps critique lui-même. Et quel critique ! Rien n’échappait à ses traits ; il était capable, celui-là, de se défendre unguibus et rostro !… Quant au recueil de mes pensées dont, je le crains, notre capitaine ne me parle que par aimable moquerie, je crois qu’un libraire habile en pourrait retirer grand profit, surtout s’il s’occupait de bien faire savoir que l’auteur est un échappé de bagne ; ou s’il s’avisait, tout simplement, de publier mon ouvrage sous forme d’almanach, attendu que les almanachs se vendront toujours. Ce sont les meilleurs des livres, parce qu’ils renseignent brièvement les honnêtes gens, et les autres, sur les saisons, sur la lune et le soleil, sur les foires et les travaux des champs. Or, il est plus sage de cultiver son jardin que de se battre contre un mahométan, parce qu’on est chrétien ; ou contre un chrétien, parce qu’on est mahométan… Il est amusant de songer que ce qui divise les hommes, c’est leurs opinions sur des choses qu’on ne peut pas prouver ; et voilà bien leur folie.

— Vous parlez d’or, ami Sanplan, dit Pablo. Les guerres les plus affreuses ont été faites au nom des plus belles religions, des plus douces, des religions de paix. Et cela démontre que les instincts sauvages, de meurtre et de guerre, seront toujours plus forts que l’esprit d’amour.

— Vous concluez un peu vite, ami Pablo, intervint gravement Gaspard… J’admire, mes amis, en vous écoutant parler folie et sagesse, que précisément j’aie lu, dans le château où je m’étais réfugié naguère, un petit ouvrage intitulé : La loi du sens commun[6].

[6] On chercherait en vain une édition de cet opuscule portant la date de 1780. Jean d’Auriol ne recule pas devant les anachronismes. Si ce petit livre a existé en 1780, il ne paraît pas qu’il ait été conservé dans les bibliothèques. Quoi qu’il en soit, le texte cité par Gaspard se retrouve dans Les Ruines de Volney, publiées avant son voyage en Amérique, après la guerre de l’Indépendance.

— Et de qui cet ouvrage que je n’ai jamais eu dans ma balle ? demanda Sanplan, l’ancien colporteur.

— Il aurait dû s’y trouver, répondit Gaspard. Il est d’un certain comte de Volney qui avait vingt ans en 1777, et qui, à cet âge-là, avait déjà appris les langues anciennes, les sciences naturelles et étudié l’industrie. Il a voyagé en Amérique et soutenu la cause de ce peuple qui a conquis sa liberté, un peu grâce à l’appui de M. de La Fayette. Ce Volney a donc publié La loi du sens commun. Or, les raisonnements qu’on y trouve aboutissent à la prédiction d’un avenir de sens commun et de justice qui est tout à fait selon nos désirs. J’ai copié de ce livre quelques passages, comme j’ai coutume quand un ouvrage me plaît… Écoutez-moi ça…

Il tira de sa poche un carnet qu’il feuilleta, y cherchant la citation annoncée…

— Je commence à croire, ricana Sanplan, que, dans ton château de Lizerolles, pour le moins aussi enchanté que notre parc de Vaulabelle, tu n’as pas perdu ton temps. Et la bibliothèque que tu m’as décrite était, à ce que je vois, une fontaine de Jouvence ;… mais voyons ton grimoire.

— D’abord, dit Gaspard, ce Volney, ami du bon sens, déclare que les guerres, quand elles sont entreprises par des conquérants, sont des actes de brigandage, et qu’un conquérant est un voleur, au même titre, mais plus coupable des milliers de fois, que le pauvre diable qui coupe une bourse.