Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était logée sur le même palier et les deux chambres communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait elle-même le ménage. La propriétaire était ravie… « Une perle, cette sœur de M. Kardec… je ne plains pas celui qui l’épousera !… » Ils attendaient, — pour tout avouer, — le jour des noces. A Toulon, seuls les chefs de Jacques étaient informés, comme il l’avait fallu.

Il approchait, le grand jour. Les bans étaient publiés, et ni la propriétaire, ni les gens du voisinage ne se doutaient encore de rien ; on ne passe pas tous les jours devant la mairie. Kardec demeurait à l’autre bout de la ville, sur la place St-Roch… Ils se cachaient. Le bonheur doit se cacher, parce qu’il attire son contraire… Soyons prudents !

XII

Quatre jours séparaient du bonheur définitif la pâle fiancée. Jacques n’était plus taciturne ; il s’était remis à rire, — et, aussi souvent qu’on voulait, dans ses doigts souples et forts il ployait la pièce de dix francs en or, et déchirait les trente-deux cartes… Il paria même d’en déchirer trente-six… et n’en déchira que trente-quatre, mais cet insuccès le laissa froid.

XIII

A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de l’an, le 30 décembre 188… l’état-major de l’Atalante, que les officiers d’un navire espagnol avaient fêté peu de temps auparavant, leur offrait, en retour, une soirée à bord, en rade de Toulon. C’était la veille du mariage de Jacques.

Quand il rentra de son service, ayant dîné à bord (Yvonne avait mangé toute seule, comme à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva sur son lit, bien « parés », en très bon ordre, sa grande tenue, pantalon à bandes d’or, habit, claque, et ses gants blancs.

Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus partie de l’état-major de l’Atalante. Officier d’ordonnance de l’amiral préfet maritime, il avait maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon effet sur une jeune poitrine, — et qui lui allaient si bien, à lui… Yvonne les adorait, ces aiguillettes. Quand Jacques, vers dix heures du soir, fut habillé, — elle voulut, l’enfant ! — qu’il mît son chapeau sur sa tête, et qu’il fît devant elle le tour de sa chambre, « comme ça ! » Elle battait des mains : « Que tu es beau ! » Puis, se ruait sur lui, l’entourait de ses bras… A son tour il l’enlaça… Le claque et les gants tombèrent… Il voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît pas la peine…

« Non, reste ! » et elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme, lui versant, par le regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la vie suprême… tout l’amour… Qu’elle était jolie, belle même ainsi, et si pâle !… oui, elle semblait plus pâle encore qu’à l’ordinaire.

— Qu’as-tu ?