On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec, — descendu un moment, pour être bien seul, dans l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont les hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, vibraient sur leurs cordes aux secousses de la danse, — lisait, à la lueur d’un fanal que lui tenait un matelot, ce petit billet plié soigneusement, — qu’il ne se rappelait pas avoir laissé tomber… Il venait de s’en inquiéter tout d’un coup. L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le mit sur sa poitrine dans la poche intérieure de son habit qu’il reboutonna réglementairement.
Cela fait, Kardec pâlit tout à coup ; il étendit les deux bras et s’accrocha des deux mains aux épaules de l’homme qui tenait la lanterne. Elle vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après un coup de tangage épouvantable, s’enfonçait brusquement dans la mer ouverte sous lui, à l’infini…
— Cap’taine ! cria l’homme. Cap’taine !
— Eh bien ! quoi ? répondit Kardec d’un air affreusement tranquille.
Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé dans sa toilette et remonta sur le pont.
XVI
L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier.
Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation singulière.
On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles et silencieux.
Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là, les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots, et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très luisants ! — et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui s’amusaient, — le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme une figure imprécise et morte…