L’hôtelier en personne les conduit à la chambre qu’il leur a destinée. Il les précède, un « calen » à la main. Le calen fumeux éclaire à peine un long corridor dans lequel s’ouvrent, à droite et à gauche, une douzaine de portes. La porte de leur chambre est la dernière de toutes…
— « Dormez bien, les amis ! dit l’aubergiste ; il fait jour de bonne heure en ce mois-ci, et je n’ai pas de « viores » plus qu’il n’en faut. J’emporte le « calen ». Couchez-vous donc sans lumière. En vous déshabillant dans la ruelle, vous ne sauriez manquer le lit, et vous n’êtes pas de ces commis voyageurs de Paris qui font les « monsigneurs » et lisent de couchés ! Ainsi donc, restez sans chandelle. Bonsoir… Et crainte des voleurs, car mon auberge est pleine — vu le romérage et la foire — je retire la clef. Je rouvrirai à l’aube. »
— Bonsoir donc, maître Trotebas, disent d’une seule voix les deux establaza !
— Bonsoir, bonsoir…
Maître Trotebas, en retirant la clef de leur porte fermée à double tour, rit tout seul, d’une étrange manière, à la lueur du « calen » odorant, car c’est de bonne huile d’olive qui brûle dans cette lampe de fer, de forme antique. Éclairé en rougeâtre par le « calen » qui se balance à son poing, au bout d’une chaîne rouillée, le visage de maître Trotebas est plein d’une gaieté diabolique et mystérieuse… Quels peuvent être les projets du mystérieux et diabolique aubergiste ?
Aubergiste facétieux, maître Trotebas, qui a tiré son plan, vient d’enfermer à double tour les deux étameurs dans une chambre noire, sans jour d’aucune sorte, sans fenêtre ni soupirail, dont la porte même ouvre dans un corridor obscur, où la clarté du ciel ne peut pénétrer que par d’autres portes ouvertes… « Eh ! eh ! eh ! le bon tour, ma foi !… » L’ingénieux Trotebas rit tout seul en redescendant dans la grand’salle basse ; car Trotebas est un maître « galejaïre », un émérite farceur, la joie et l’honneur du village, l’auteur et l’acteur comique de sa commune, où les théâtres sont inconnus… Trotebas rit donc étrangement à la lueur de son « calen », car il a conçu l’idée d’une farce admirable dont les deux étameurs seront les involontaires héros, une mirobolante comédie qui lui fera le plus grand honneur et dont on s’entretiendra à vingt lieues à la ronde, le soir, dans les veillées, pendant longtemps !…
Le lendemain matin, l’Aurore aux doigts de rose, se soulevant sur la pointe des pieds, chercha par monts et vaux, dans les « drayes » fleuries de thym et de lavande, les deux stablazaïres matineux, et s’étonna de ne pas les rencontrer !
Eux qui d’ordinaire, levés « avant jour », lestés d’un pain frotté d’ail et arrosé d’un verre de « garden », promenaient leurs chaudrons sonores sous les pinèdes, à l’heure où le soleil commence à paraître, que faisaient-ils donc aujourd’hui et comment n’étaient-ils pas encore par chemins ? — Eh quoi ! seraient-ils pour la première fois oublieux de leur maîtresse, l’Aurore, dont ils n’ont jamais manqué le royal petit lever, et qui se plaît tant à se mirer dans le poli de leurs chaudrons de cuivre ? Hélas ! la matinée se passe, et les deux stablazaïres, victimes de la ruse, pleins d’une confiance primitive et d’une primitive candeur, dorment côte à côte dans le même lit, à poings fermés, comme il sied à des Piémontais qui ont fait plus de seize lieues d’une haleinée.
Le premier des deux qui s’éveille a dormi plus d’un tour de cadran, douze heures ! Il est dix heures du matin. Il n’a plus sommeil, plus du tout, mais, comme il fait encore nuit, il s’étonne de son insomnie et se donne de garde d’éveiller le camarade… Le camarade de son côté ne dort plus, et se garde bien de bouger, car, surpris de son insomnie, il ne veut pas que son camarade en pâtisse !
Ainsi, côte à côte, éveillés et n’osant se parler, dans leur délicatesse exquise et dans la crainte des coups de poing l’un de l’autre, tous deux restent longtemps couchés, roides, immobiles, silencieux, rongés par l’ennui de ne pas dormir, et les yeux écarquillés dans l’obscurité. Tout à coup, il semble à l’un d’eux qu’il a entendu une sonnerie… Il compte en lui-même les coups d’une horloge fantastique et l’halluciné laisse échapper ce cri : « Miéjour ! »