« J’en étais à cette conclusion, quand la bougie qui m’éclairait jeta une grande clarté blafarde, et tout d’un coup s’éteignit. J’entendis, dans le même temps, de petits coups frappés à intervalles égaux. On aurait dit qu’une baguette souple raclait les barreaux d’une grille !… Je songeai aussitôt à ce geste des dompteurs qui passent rapidement leur cravache sur les barreaux des cages à tigres. Évidemment j’étais agité, j’avais un peu de fièvre… je me levai donc, rallumai ma bougie, et ramassai mon livre qui se trouvait une revue. Comme j’allais me remettre au lit, mes regards tombèrent sur une vieille épée rouillée, débris de quelque noble panoplie, longue et lourde rapière à coquille, excellent instrument de défense contre un ennemi de chair et d’os. Je la suspendis à mon chevet, me disant que d’estoc ou de taille, du plat, du tranchant, de la pointe ou du pommeau, il y avait là de quoi étendre un homme.
« Me voilà donc couché de nouveau, lisant, et à peu près rassuré. Je m’aperçus que mon livre contenait un article sur les hallucinations. Je le cherchai vivement et je lus les choses les plus inquiétantes touchant les maladies du système nerveux. Quand j’arrivai aux erreurs de l’ouïe ; quand je vis comment certains malades sont, nuit et jour, poursuivis par des sonneries de cloches ; comment d’autres hallucinés entendent partout d’invisibles ennemis les persécuter de menaces, je compris qu’une telle lecture n’était pas opportune et je lançai la revue loin de moi, avec colère, en criant à haute voix : « Au diable ! »
« Ce mot, qu’on prononce fréquemment sans y ajouter d’importance, me frappa. On eût dit qu’ayant frappé le mur, il revenait contre moi comme une balle ! Le son de ma propre voix me devenait ennemi !
« Au diable ! » Je me trouvais imprudent d’avoir prononcé ce mot et je n’en faisais pas moins de grands efforts pour m’endormir. J’allais passer de l’assoupissement au sommeil, lorsque brusquement éclata à mon oreille le son grave, prolongé d’une cloche : BAMMM ! et quelques secondes après, un deuxième coup, frappé moins fort, retentit : Bamm !
« Une sueur froide couvrit mon front. A n’en pas douter, j’étais halluciné, je devenais fou… je… — BAMMM ! — J’étais debout, pieds nus, en chemise, mon bougeoir dans la main gauche, ma Durandal, que j’avais instinctivement saisie, dans la main droite, certainement blanc comme un linge, et les yeux fixés sur la porte de ma chambre que je pensais voir, d’une seconde à l’autre, tourner comme d’elle-même sur ses gonds pour laisser apparaître… qui ? — LUI, L’ÊTRE, L’ESPRIT, LE FANTÔME, L’ENNEMI, LE MALIN… le voleur tragique et facétieux qui pénétrait, la nuit, dans les maisons, avec effraction, sans être aperçu ni flairé par les chiens, et qui tout en remplissant ses poches des figues et des raisins de l’office, trouvait encore le temps de donner un charivari !… Je pensais tout cela et tout cela me paraissait dépourvu de vraisemblance — folies, absurdités ! — mais enfin, ma maison où j’étais seul, au premier étage, était pleine de bruits — en bas — dans l’escalier — sur ma tête, au grenier — pleine de bruits de chaînes, de frappements inexplicables, d’épouvantables sons de cloches !
« Et contre tout cela, réalité surnaturelle ou pure imagination, je m’armais de quoi ? D’une épée. Pourquoi ? je n’en savais rien ; mais il m’était agréable d’avoir à la main ce glaive jadis terrible. Ce glaive me rassurait — je m’en rends compte à présent, — et parce qu’il mêlait pour moi-même un peu de drôlatique à ma situation, et parce qu’il me confirmait dans mon espérance, tenace malgré tout, de n’avoir à combattre que du réel.
« J’ouvris ma porte lentement et je regardai le palier, l’escalier, avec une attention effarée. Étrange situation d’esprit : j’aurais été stupéfait de voir là, devant moi, quelqu’un ; et, de ne voir personne, j’étais stupéfait.
« J’écoutai… Rien. Le silence.
« Je me mis en devoir d’opérer une descente. Pieds nus, retenant mon haleine, l’oreille aux aguets, je descendis lentement, lentement, toujours sur mes gardes, les yeux écarquillés, le cœur à la fois plein de hardiesse et d’épouvante. Avec quel plaisir j’aurais rencontré une bande de voleurs ou de sorciers ! car il fallait à tout prix trouver, voir, palper la cause extérieure, naturelle ou surnaturelle, la cause, la cause, ô mon âme, ou conclure à l’hallucination, à la folie !…
« Rien dans l’escalier. En bas, dans le corridor, rien. Je trouve, grande ouverte, la porte du chai. J’entre. Personne. Personne. Rien. Le silence. J’examine alors toute chose. Au plafond, les chapelets d’oignons sont suspendus à la place ordinaire ; les raisins à sécher aussi. La grande jarre à l’huile est solidement fermée au moyen de la serviette blanche que recouvre une large plaque de fer. Le filet, les cannes à pêcher sont à leurs clous… Soudain, derrière moi, tout près, contre moi, à mon oreille, la cloche, la terrible cloche retentit : BAMMM !