En résumé, Denis Marcant était un modèle d'honnête homme moderne, le pendant au rebours de ceux qui oublient tout devoir pour ne se donner que du bon temps.

Il les connaissait bien, ceux-là, et les tenait en horreur. Il en avait autour de lui, dans ses bureaux... Albert des Lys, par exemple, qui écrivait en deux mots et avec un y son nom de Délis, le type du bureaucrate moderne, fignolé, pomponné, en habit tous les soirs, le gardénia à la boutonnière, grand metteur à mal de femmes du monde. Oh! ces femmes du monde! En parlait-il assez, ce Délis!—«Alors, lui disait Marcant avec son gros bon rire de roturier, nous ne sommes pas tous du monde? Moi, par exemple, je suis hors du monde? Je m'y suis égaré quelquefois, dans votre monde! On y est pour le moins aussi bête qu'ailleurs, et souvent beaucoup moins honnête!»

Il disait cela avant son mariage et sincèrement il s'indignait, Marcant, de la facilité de langage et de mœurs qu'il voyait tout autour de lui.

Denis se mit à lire tout haut des vers... (Page 8.)

Le rude gaillard était un bourgeois de ce matin. Le fils du colporteur n'avait pas encore affiné, autant dire corrompu, sa nature de paysan. L'amour, selon lui, c'était de travailler pour sa femme et d'avoir des enfants. Mais aussi, toute la légitime folie d'aimer, le bonheur d'en avoir conscience et de s'y arrêter un temps, il les confondait avec cette préoccupation maladive des raffinés qui ne pensent qu'au féminin et à ce qui s'ensuit, ne parlent que par allusion, spirituelle ou non, toujours suspecte, au même éternel sujet. Cette vibration perpétuelle de la corde sensible, pincée d'un mot à tout bout de champ, mettait cet équilibré hors de lui et il répétait souvent un proverbe populaire:

Brave qui le fait

Coquin qui le dit!

Il avait assisté, en des recoins de salons mondains, à tant de fleurts qui lui semblaient des indécences, que le monde lui paraissait moins aimable que son cabinet vert-olive du ministère. «—Et tous ces pauvres maris, disait-il souvent, qui s'imaginent qu'on ne leur a rien pris quand on à fleurté trois heures avec leur femme!... En voilà des endroits où je ne conduirai pas la mienne!» Ces endroits, c'était partout. Et, en vérité, sans les soirées officielles où il était convenable qu'elle parût, pour saluer les ministres et leurs femmes, madame Marcant ne se serait montrée nulle part.

Marcant, physiquement très fort, autoritaire, entêté, brutal, était, au fond, un passionné et un jaloux. Derrière ses théories morales et dans ses charges à fond de train contre la corruption du jour, il y avait une âpre passion de mari calme et conservateur,—mais sa passion ne se trahissait que par la violence de l'attaque contre l'Ennemi, jamais par l'expression ardente envers l'aimée. L'Ennemi, c'était le bal, la licence de langage, la grossièreté des hommes provoquée par l'accueil riant que lui font les femmes. Oh! la toilette! les raffinements de la toilette, l'impudicité subtile qui joue dans les moindres colifichets féminins, tout ce je ne sais quoi qui est le suprême du «genre» et qui ne vise qu'à appeler, qu'à irriter, à agacer le désir des hommes, l'imagination lasse des vieux, celle déjà blasée des jeunes, tout le moderne artifice de l'habillement féminin, dont l'essayeur à la mode éprouve d'abord sur lui-même l'effet aphrodisiaque, cela mettait Marcant dans des colères de chien de garde, risibles et touchantes à voir.