XII
L'Ibis Bleu avait dépassé Camarat et serrait de près la côte. Il voyait devant lui l'île du Levant.
Le capitaine vint demander à Elise si elle voulait déjeuner, et, comme elle hésitait à répondre:
—Il faut manger un peu, dit avec douceur le brave homme.
Il demanda la permission de rester là, un moment; il resta tout le temps du court repas, accepta, au dessert, un verre de vin, fit son possible pour la distraire.
Elle voyait qu'il avait des instructions. Elle était touchée de les lui voir exécuter si fidèlement.
—La vue de la côte est belle par ici... dit-il. Il faut porter un pliant sur le pont.
Il porta lui-même le pliant, et, désignant du doigt la côte:
—Voyez la longue plage de Cavalaire. Tout le monde dit que c'est très beau... Et voici les Maures.
Le massif des Maures s'avançait sur la mer en promontoires hauts, et sombres de verdure. On eût dit des sphinx colossaux, le poitrail large au-dessus des eaux, les pattes étendues, et endormis éternellement dans une majesté mystérieuse. Il y avait je ne sais quel contraste entre la gaie lumière du ciel et la ligne sévère de ces petites montagnes qui ombraient la mer au pli des golfes. Malgré elle, Elise fut distraite une seconde de sa peine aiguë par le spectacle de ces choses tranquilles, inconscientes, qui n'ont d'autre destin que de vivre, de boire le soleil et la pluie, de donner leur fleur et leur fruit sans qu'il puisse se mêler à leur amour toujours égal ni passion, ni scrupules, ni remords.