Cette pensée, qui lui parut profonde, eut l'honneur de fixer quelques instants son esprit mobile, et il continua à monologuer mentalement, curieux et ravi des mots qui se jouaient à travers sa cervelle...
Pierre Dauphin était un être très simplement compliqué, sceptique et naïf, un véritable enfant, toujours en péril lui-même et dangereux aux autres; au fond un bon jobard prêt à tout faire pour ne pas le paraître. La plupart des sceptiques ne sont pas autrement! c'est bien ce qui les rend redoutables.
Pierre Dauphin habitait Paris. Entraîné par une violente passion pour une femme qu'il croyait libre parce qu'elle était divorcée, il venait, pendant deux années, de vivre avec cet amour en tête. La seconde année lui avait été un enchantement. Tout à coup, il avait découvert qu'il n'était pas le seul maître de cette créature passionnément adorée. De cela, il y avait deux mois. Alors, jouant les inconstants, il avait fui, déclarant à la bien-aimée qu'il ne l'aimait plus, et ne lui donnant point d'autre raison. De ce moment, sa maîtresse s'était mise à le préférer, et «l'autre» avait passé de très vilains moments. Pierre, les croyant heureux, souffrait étrangement. Il continuait son rôle et écrivait à la dame des lettres où, entre deux descriptions de paysages maritimes, il se blâmait de ne pouvoir aimer longtemps... C'était une infirmité. Il était trop de son siècle, etc... Ainsi il vengeait son orgueil. Et celle dont il avait dû faire patiemment la difficile conquête, celle que, sans le savoir, il avait disputée à un rival jusque-là très heureux, lui répondait par des rappels toujours plus ardents. Et à mesure qu'elle s'emportait davantage, prise par la vivacité des souvenirs, des regrets, des remords peut-être, irritée et excitée par l'étrangeté de l'obstacle, par tout ce qui lui semblait l'audace, l'originalité de l'amant perdu, à mesure, en un mot, qu'elle était plus sincère, Pierre, la trouvant plus fausse, s'en séparait toujours davantage de par sa volonté, bien que le désir en lui fût toujours plus âpre. Toute la partie saine de son amour s'en allait, tombait, séparée de l'élément passionnel qui fermentait davantage. Il souffrait d'une véritable gangrène d'amour.
En réalité, fidèle à son tempérament intellectuel, il s'était trompé cruellement sur un point capital de la situation, et cela de peur d'être trompé. Il s'en doutait parfois, mais n'ayant aucun moyen d'éclaircir ses doutes, il se dépitait toujours davantage.
Dans cet état, il était venu demander à son pays natal, aux libres horizons de mer, une distraction salubre. Mais ni la solitude ni la poésie des choses n'étaient faites pour le sauver. Seul maître à bord du magnifique yacht de son père, il s'exaltait sans fin dans ses espoirs, dans ses regrets, dans ses désespérances, alternés, égaux...
«Le remède, songeait-il, je le connais: un autre amour. Mais où le prendre?» Et il se rendait très bien compte que, au fond, s'il se rattachait encore, par des lettres quotidiennes, à celle qu'il fuyait, il n'y avait plus guère à cela, dans l'heure présente, qu'une seule raison: il trouvait difficile de la remplacer!
Ses souffrances étaient réelles. Tout saignait en lui. Son esprit n'était qu'incertitude parce que la pensée ne trouve appui et repos que dans le bien réel qu'on fait, et, à la vérité, il n'en faisait aucun. Il ne faisait rien. Il n'avait qu'un idéal ou plutôt qu'un objectif: se distraire. Or la suprême distraction lui semblait l'amour. Et il se croyait abandonné. Il était donc en plein marasme; son égoïsme et son orgueil en pleine détresse. La trivialité des amours de rencontre l'écœurait; et il était difficile à ce jeune bourgeois, artiste et grand seigneur, à la fois loyal et sceptique, de trouver une créature qui eût l'éducation, les élégances dignes de ses habitudes, la franche liberté qui rend estimables les amours libres, et l'esprit qui sait tolérer les tristesses du doute, inévitables chez un «moderne» digne de ce nom.
Avec cela, ne voulant point se donner à ses propres yeux le ridicule de paraître élégiaque, Pierre, profondément triste, était enjoué et ne parlait guère sans plaisanter. Tout ce qui était sérieux en lui, il le cachait comme honteux—selon l'usage établi.
Artiste agréable, il dessinait, écrivait, prose et vers, et musiquait gentiment, sans exceller dans aucun des trois arts. Mais, du haut de son énorme fortune, il ne les considérait tous trois que comme des moyens aimables d'employer son temps, de s'amuser lui-même avec une expression quelconque de ses sentiments vrais, souvent contradictoires.
Oh! celui-là n'était pas tout d'une pièce, non! Et tout triste, comme il était véritablement, il s'écria, parodiant Shakespeare, avec l'exact souvenir de la pièce, de l'acte et de la scène: «Mon royaume pour une femme!»