«Et en un tour de main, soulevant les deux sacs rebondis, après les avoir reliés entre eux au moyen d’une cordelette, Panuce et Pancrace les arrimèrent sur l’échine de l’âne, l’un pendant à gauche et l’autre à droite. Quand cela fut fait, les deux moines burent un coup de clairet à la gourde qu’ils portaient dans leur capuchon, à la façon des Sarrazinois, et s’épongeant le front avec leur grand mouchoir de cotonnade à carreaux multicolores, ils s’assirent un moment au pied de l’olivier, sous l’ombre chaude et claire; et ils admiraient l’âne, et ils le bénissaient du fond de leur cœur comme un envoyé de la sainte Providence qui, enfin, avait pris en pitié leur grande lassitude.
—Mais, dit Pancrace, frappé d’une idée et inquiet tout à coup, il n’y a pas, dans ce triste monde, il n’y a pas, que je sache, un seul âne sans maître?
—Tout peut arriver, par la permission du ciel, dit Panuce; des ânes sans maître, on en voit rarement, dans ce monde de misère, je ne le sais que trop; on n’en voit presque jamais, je vous le concède; mais qu’il ne puisse y en avoir, je n’en jurerais pas.
—Il ne faut jurer de rien, dit Pancrace; mais, croyez-moi, frère Panuce, tout âne, si solitaire qu’il paraisse, me fait penser à un homme, à un homme qui est son maître... Cet âne-ci doit en avoir un!
—Je vous entends, dit Panuce, je ne vous entends que trop. Eh bien, voici ce qu’il nous faut faire. Je vais, moi, tout seul, conduire l’âne au couvent avec sa charge, qui est la nôtre, et je le ramènerai au plus tôt ici. Vous, mon frère, attendez-moi patiemment sur place, au pied de cet olivier, et si le maître de l’âne survient avant mon retour, vous lui expliquerez comment, par la permission de Dieu, nous le lui avons, pour une toute petite demi-heure, très humblement emprunté.
«Là-dessus, Panuce s’éloigne par le sentier montant, tenant la queue de l’âne pour se faire traîner un peu et se peser d’autant moins à lui-même... Et Pancrace demeura seul, assis sur le tronc de l’olivier où était tout à l’heure attachée la corde du bourriquet, assez semblable à la corde qui ceinturait sa robe de moine.
«A peine le dernier cri lointain de Panuce: «I, l’aï!» s’éteignait-il tout là-haut, au détour de la draye, sous les pinèdes, que le paysan Marius Mangeosèbe surgit devant Pancrace.
«Pancrace ouvrit aussitôt la bouche pour raconter toute l’affaire, et comment il se faisait qu’en cette même place Mangeosèbe trouvât un moine au lieu d’un âne; mais le moine fut moins prompt à expliquer la métamorphose que le paysan à en exprimer sa surprise, qui était grande. Et déjà Mangeosèbe s’était écrié:
—Bonne mère des anges! Sainte Vierge couronnée! que m’arrive-t-il!... Ai-je la berlue? Voilà mon âne qui s’est changé en moine par la permission de Dieu!... Oï! aï! oï! oï! que dira ma femme, pauvre de moi!... Je sais bien qu’il la faisait souvent enrager, ce bougre d’âne! mais enfin il n’en portait pas moins au village nos courges et nos pastèques et, selon la saison, notre blé ou nos olives au moulin! Oï! oï! aï! las!... que vais-je faire d’un moine, à présent? quel besoin avais-je d’un moine!
«Pancrace, voyant Mangeosèbe si bête et si saintement crédule, voulut s’en amuser un peu, et par pure plaisanterie, gravement il lui dit: