«Pourquoi surtout ai-je pris l’autre cheval quand il est monté sur le premier? Je n’en sais, ma foi de Dieu, rien du tout! Où il va, il faut que j’aille, je ne sais pas pourquoi. Les idées qui lui viennent, jamais à moi ne me viendraient; mais dès qu’elles lui sont venues, elles me plaisent, et même quand je ne les approuve pas, elles me plaisent encore et me font faire des bêtises, et je le suis, cet homme, comme le suit son ombre, et je le suis même quand il n’a pas d’ombre faute de soleil ou de lune! Et c’est pourquoi, maintenant, me voilà avec lui dans de beaux draps!
«Prendre à des gendarmes leurs chevaux, ça n’est pas petite affaire, et nous allons être poursuivis maintenant de jour et de nuit, je parie, par ces gendarmes et par les gardes et par les maires et par les juges... Ah! gueusard de Maurin! voilà où tu m’as fourré à ta suite! Moi du moins je n’aurai contre moi que la gendarmerie et les maires et les préfets, mais toi, de plus, tu auras la fille! Une fille, et une Corsoise! Mon pauvre Maurin, comment te vas-tu tirer de là? Des filles, n’en avais-tu pas tant qu’il te plaît, et des femmes de tous les âges et de tous les plumages,—même en chapeau? Mais il te faut une Corsoise! et il t’en cuira, je te l’annonce! Une Corsoise fiancée à la gendarmerie et fille d’un garde-forêts! Il t’en cuira, et, té! c’est moi qui te le dis, Maurin,—tu t’es comporté, ce soir, avec cette aventure, comme un âne, m’entends-tu, comme un âne, je te le répète!
Sur ce mot, le monologue de Parlo-Soulet fut interrompu par une voix forte, qui sonna clair dans la nuit noire:
—Ne me dis pas du mal de moi, Parlo-Soulet! que je suis là! et que je pourrais te croire! Ah! c’est comme ça que tu te parles sur mon compte quand tu penses que je n’entends pas?
C’était la voix de Maurin. Persuadé que Parlo-Soulet à son habitude allait se mettre à parler tout haut dès qu’il se verrait seul, Maurin s’était assis à quelques pas de lui pour l’écouter à son aise.
—Et tu crois bonnement, répliqua la voix calme de Pastouré, que je ne te savais pas là? Je te savais là, mon homme, et bien aise j’en étais, car je ne parle volontiers qu’étant tout seul ou quand je me semble seul... ce qui pour moi est tout comme... N’avance pas, que, si je te voyais, je ne me dirais plus rien!... Et surtout ne réponds pas!... Si je parle seul, âne que tu es, ce n’est pas sans raison, tu penses. Il y a longtemps que tu le devrais savoir, c’est parce que je n’aime pas les oui, les non, les mais, les si, les mais alors. Dès qu’on est deux, l’un dit blanc, l’autre dit noir, et l’on se dispute.
«Tout seul, on a bien assez de mal à faire le jour dans ce qu’on pense, sans aller s’embarrasser de répliques et de querelles... Parler seul, c’est comme d’écrire une lettre qu’on n’envoie pas. Point de réponse alors ne vous embête en retour. Et, cette fois, si j’ai parlé seul pour que tu m’entendes, te sachant là, c’est que j’ai cru qu’étant présent en cachette, tu n’oserais répondre et que, pour une fois, il me plaisait de te donner mon bon avis qui serait un bon avis s’il ne venait pas trop tard. A présent, tais-toi, et dis-moi, que faisons-nous?
—Que je me taise, et que je te dise quoi faire? dit Maurin qui se rapprochait en riant à gorge déployée. Ah! que tu es bien toi, Parlo-Soulet, plus gai toujours quand tu es sérieux que si tu galégeais comme moi!... Quoi faire? faire à nous deux ce que tu aurais fait tout seul, je parie! Rentrer à l’auberge; et tu finiras ta partie d’écarté avec tes «cambarades» ou plutôt tu en feras une avec moi... que je l’ai bien gagnée.
Et pendant que les gendarmes poursuivaient leur route vers Cogolin sur leurs chevaux éreintés, Maurin, dans la grand’salle des Campaux, disait à Parlo-Soulet:
—Du trèfle! et du trèfle! je gagne la partie, mon homme!