—Il est dommage, dit le préfet, que vous restiez sur un champ d’observation et de bataille aussi étroit: il vous faudrait Lyon ou Paris.
—N’oubliez pas, monsieur, dit Désiré Cabissol, que je travaille pour ma seule satisfaction. Or, j’aime le Midi. On y trouve des caractères si spéciaux! Ce Maurin, par exemple, qui vous intéresse tant, est une figure digne d’un pinceau de maître; je la connais dans les détails; je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l’égal d’un mot de la Palférine dans Balzac et j’ai, de plus, la joie de l’avoir entendu moi-même, ce mot, sur les lèvres d’un personnage que j’ai découvert. Croyez-moi, monsieur le préfet, ni le billard ni le théâtre ne donnent de ces plaisirs-là; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets à en connaître cinquante, qui sont vécus. Je me fais l’effet d’être une sorte d’Asmodée qui soulève les toitures et les crânes, et qui a le don d’ubiquité.
—Permettez-moi de vous dire que vous êtes vous-même une figure très originale.
—Parce que j’ose faire avec largeur tout ce que nos contemporains font petitement, lorsqu’ils suivent à la quatrième page de leur journal toutes les pauvres histoires mal racontées sous la rubrique faits divers? Cela les passionne beaucoup; ils ne font pourtant qu’entrevoir en surface certains drames dont je connais, moi, tous les ressorts. Mais, puisque c’est Maurin qui vous intrigue, que voulez-vous savoir de lui? Ce ne sont pas ses exploits cynégétiques, je présume, c’est son caractère qui vous intéresse?
—Naturellement, dit le préfet.
—Eh bien, dit M. Cabissol, ce Maurin est pour moi l’incarnation de sa race. Il est ignorant mais intelligent et fier, calme mais capable des plus vives indignations. Il a la grandeur d’un prince arabe et c’est un pauvre braconnier de Provence. Il est sérieux et sûr, mais, derrière ses moindres paroles, il y a souvent une gouaillerie cachée.
«Cet homme-là, c’est quelqu’un. Dans les armées de la première République, des hommes comme lui, fils de fruitière ou charretiers, devenaient généraux à vingt ans et, sous l’Empire, maréchaux à trente. Ce qui manque à des êtres pareils, ce sont des champs d’action dignes de leur décision, de leur audace, de leur génie. Ça ne redoute rien. Ça sait vouloir. Ça vit braconnier par une ironie du sort; c’est de la race du pirate qui répondit à Alexandre: «Quelle différence y a-t-il entre toi et moi? C’est que tu as une flotte, et moi rien qu’une pauvre petite barque.»
«Gaspard de Besse, notre fameux voleur révolutionnaire, était de cette race-là; seulement Maurin est d’une scrupuleuse honnêteté—c’est-à-dire, hélas! un peu dégénéré! Il finira mal, car il tient de l’humanitaire. Il reculerait devant un meurtre, même pour sa légitime défense. Cependant, si on mettait en leur place des énergies pareilles à celle d’un Maurin, on ferait des patries bien plus belles. Mais qui s’en occupe? Voulez-vous, monsieur le préfet, jeter sur Maurin des Maures un regard digne de lui? Ecoutez ce fait. Il y a quelque sept ou huit ans, il se trouva rayé des listes électorales. Il réclama vainement sa réinscription au maire de Z..., devenu on ne sait pourquoi son ennemi personnel. Le maire fit la sourde oreille. Il entendait traiter notre Maurin en vagabond, en errant, quantité négligeable, individualité douteuse. Maurin insista longtemps mais toujours vainement. Il pouvait s’adresser au juge de paix, mais il croit qu’il vaut mieux, comme dit le proverbe, avoir affaire à Dieu ou à saint Pierre en personne qu’à de tout petits saints. Que pensez-vous qu’il fit?
«—Ma mère, dit-il un matin tout en s’équipant comme pour la chasse, ma mère, si vous ne me revoyez pas d’un mois ou deux, ne soyez pas inquiète: je vais faire un petit voyage.
«—A pied?