Et pendant que s’éloignait Maurin, Pastouré, avec de grands gestes, disait tout seul et tout haut, en vaquant dans la cabane à ses préparatifs de départ:
—Qui trouve que les choses vont bien apprend aussitôt qu’elles vont mal; je disais tout à l’heure: «ils ne le prendront pas», et ils l’ont pris. Parler du malheur fait venir le malheur. Il ne faudrait jamais parler, même tout seul. Trop parler nuit, trop gratter cuit. Si on ne disait jamais rien, elles iraient mieux, les choses. Les bavards toujours nous perdent. La politique n’est qu’un bavardage, puisqu’ils ont une Chambre exprès pour parler, et c’est ce qui fait que tout va mal. Fais tes affaires en silence. Ne parle pas du loup, que tu en verrais la queue. Qui parle? Les femmes. Aussi, on peut dire: «Qui fait tout le mal? La femme.» Ne parle que pour dire qu’il ne faut pas parler, et tu parleras encore trop. Si tu avais parlé devant ces gendarmes (que le tron de Dieu les cure comme il cure les châtaigniers des Maures!) que serait-il de toi, Pastouré, maintenant? car pourquoi leur aurais-je parlé, sinon pour leur dire ce que je pense d’eux? Et si j’avais dit, à eux, ce que j’en pense, où serais-je à présent, pauvre de moi! Je tremble d’y songer: je serais avec eux, entre eux ou devant eux, et hors d’état de porter mon fusil et celui de mon collègue! Ils ont dit qu’à La Verne ils déjeuneraient. Ils l’ont dit et ils ont trop parlé, puisque je le sais et que plus facilement je vais les suivre afin que lorsqu’il leur échappera—car il leur échappera, le renard! il coulera entre leurs pattes, le lapin! il leur fichera le camp, le lièvre!—je puisse lui rendre son fusil, qu’on pourrait lui voler ici. Tu porteras deux fusils, Pastouré: tu as donc quatre coups à tirer... Si je pouvais, pas moins, faire coup quadruple! c’est ça qui serait «faire bien parler la poudre!» S’il n’avait pas parlé comme il ne fallait pas, ce bon à rien de fusil, que j’ai vu là-bas par terre en mille morceaux, les gendarmes peut-être ne seraient pas venus. Mais comment savoir quand il faut se taire? Un fusil est fait pour parler... Dans mon trouble, tenez, j’ai laissé là-bas la cruche et les morceaux du vieux fusil; allons les prendre. Des vieux morceaux de fer, ça peut toujours servir. Un canon de fusil est du moins un tuyau, et quand il ne serait bon qu’à gonfler un âne, il serait encore agréable aux gens de Gonfaron... Si je ne m’étais pas tant parlé, j’aurais pensé à ramasser le fusil et la cruche... Qui n’a pas bonne tête, il faut qu’il ait bonnes jambes.
Il alla ramasser cruche et fusil et revint, disant:
—Et maintenant, Pastouré, mon ami, mange ton pain sec; mais bois un coup d’aïguarden. Ça te tiendra debout.
Il dit au feu, en y versant de l’eau: «Eteins-toi, feu! que quand tu ne fais pas le bien tu peux faire le mal, comme un homme.» Il dit à la porte en sortant: «Ferme-toi, porte. Grince, ma vieille. Tu parles comme une femme en colère. Grince, mais obéis... Toi aussi, tu parles trop.» Et il ajouta: «Adieu, le bon déjeuner des deux collègues. L’un est encatené comme un voleur et le second suit le premier à la manière des oies. Le tron de Dieu cure les gendarmes!»
Il se mit en route, satisfait d’entrevoir, tout là-bas, ceux qu’il suivait, et de s’être assuré, les voyant dans la direction annoncée, qu’ils allaient bien à La Verne. Et Pastouré continuait à parler, toujours gesticulant, suivi de son chien Panpan et de l’obéissant Hercule.
—Les femmes! ce sont les femmes qui sont la bêtise de l’homme. S’il n’était pas allé voir cette fille, voulez-vous jouer (parier) que les gendarmes n’auraient pas su où le prendre! Pour épier Maurin ils rôdaient toujours autour d’elle; il leur a donc été facile de le suivre, et ils l’ont pris comme un perdreau à l’engrainage... On engraine aussi le lièvre et le sanglier. Toute bête vient au piège en venant à ce qui lui plaît. L’amour est le roi des pièges. Où attend-on le lion d’Afrique? à l’abreuvoir, pardi! Et à l’abreuvoir ils ont pris Maurin! Que faire à présent, sinon attendre? J’avais une femme, elle est morte. Où me prendrait-on à présent? nulle part. L’abreuvoir est vide, et moi je suis libre. Il faut boire à tous, et qu’on ne sache pas où est votre habitude. J’ai bien la maison de mon frère, où je vais quelquefois et qui est un brave frère, mais il ne parle pas et on ne sait jamais où je suis.
Il s’arrêta, regarda au loin les gendarmes qui disparaissaient derrière l’autre versant de la colline, soupira et reprit sa marche et son discours:
—Le jour de mon mariage, il y a vingt-cinq ans,—quelle sottise de se marier!—moi aussi ils vinrent pour me prendre, les gendarmes, à cause d’une méchante amende que je n’avais pas payée. Ils vinrent le soir même de mon mariage. Celle-là, d’histoire, était un peu forte!—Ils frappent à ma maison à la fin du jour. Ils ouvrent et ils me disent: «C’est vous qu’on vous dit Pastouré?—Oui.—Suivez-nous!»
«Ma femme, mariée du matin, était couchée depuis une minute à peine. Aussi, je l’eus leste, la réponse! et je leur dis seulement: «Demain matin de si bonne heure que vous voudrez, mais ce soir, c’est impossible.» Ils voulaient m’emmener quand même; mais le maire,—c’était à Roquebrune—était intelligent et apprenant ce qu’ils voulaient faire, il vint et leur dit: «Laissez-le tranquille jusqu’à demain: il n’a pas été condamné à coucher seul la nuit de ses noces!»