—Pas encore beaucoup, mais donnez-lui le temps. Éduquez-le. Voilà Maurin qui nous écoute... et voilà Pastouré. Eh bien, leur manière de raconter ou d’écouter prouve qu’ils ont le goût de la vie, de la pensée et de l’expression artiste.

—Je vous avoue que bien souvent je me dis au contraire (et j’en demande pardon à Maurin) que la masse est aveugle, stupide et indécrottable. Elle n’aime que les cabarets. Et sans des bourgeois comme vous, qui la conseillent et la guident, elle ne serait même pas capable de revendiquer les libertés qu’elle ne comprend point et qu’elle s’imagine conquérir parce que vous les lui accordez. Qu’est-ce que le socialisme, sans les bourgeois de gouvernement? Un tas d’ignares, une tourbe envieuse, imbécile et mauvaise; ça, c’est le peuple.

—Mais sacrebleu! s’écria M. Rinal, les bourgeois de gouvernement c’est le peuple, c’est le surpeuple si vous voulez, mais le peuple d’aujourd’hui sera le surpeuple de demain. Sans doute le monde, vu superficiellement, est bête, mauvais, vilain, mais n’est-il pas admirable que de tout ce chaos se dégage en somme une idée d’humanité supérieure, un simple petit espoir, mais lumineux, une vision d’homme plus doux, plus fort, plus civilisé? Et ces bourgeois qu’on accuse—je les accuse—qu’on méprise—je les méprise—n’est-il pas magnifique, après tout, que ce soit eux qui se fassent les instruments de l’évolution du prolétariat à laquelle ils perdront quelque chose de leurs avantages?

—Ils n’y perdent rien, dit timidement M. Cabissol; ils y gagnent momentanément le pouvoir. Cette compensation leur suffit.

—Un pouvoir qu’ils emploient à préparer leur chute de demain!... Vous m’agacez à la fin.

«De quel droit suspectez-vous leur bonne foi? Pourquoi pas la mienne? Qu’ai-je à gagner, moi par exemple, à l’avènement de Maurin, de Pastouré et de tous les prolétaires de France? Rien. Je professe une opinion qui les sert et qui peut me desservir, puisque je ne brigue ni le mandat de député ni celui de conseiller municipal. Et pourquoi suis-je avec eux? Parce que je les aime, tout bêtement, et parce que j’aime la justice.

—Oh! vous! vous!... vous êtes un saint laïque, grogna Cabissol.

—Noum dé pas Díou! dit Maurin, vous me faites venir la chair de poule, monsieur Rinal, à force de bien parler. Ah! si nous en avions «de comme vous» pour les envoyer là-haut, on te la referait, la France! Qu’en dis-tu, Pastouré?

—Je suis là que je me le pense, dit le colosse-enfant.

M. Cabissol semblait réfléchir.