—Alors, reprit-il enfin après un long silence, vous croyez vraiment qu’il y a un autre progrès que le progrès industriel, matériel? non! L’homme s’installe de jour en jour plus confortablement sur ce globe, mais il est resté la méchante bête qu’il fut et sera toujours.
—Mon cher Cabissol, dit M. Rinal, voici à quoi je pensais, pendant que Maurin nous contait hier sa jolie histoire de La lièvre de juin... Quelques années avant la Révolution française, une troupe de jeunes gens, tous apparentés, de près ou de loin, à MM. les membres du Parlement d’Aix, revenaient, un soir, d’une partie de campagne. Ils avaient avec eux d’aimables femmes. Ils étaient gais, excités par les propos libres et les bons vins qu’ils avaient bus dans la journée. Ayant rencontré, près de la ville, un paysan qui s’en retournait chez lui monté sur son âne, ils le plaisantèrent à qui mieux mieux et, de fil en aiguille (le paysan répondant à la galégeade par la galégeade), ils lui proposèrent de jouer avec eux... au Parlement. S’il consentait à tenir le rôle de l’accusé dans la comédie qu’ils allaient improviser, il aurait pour sa récompense un bel écu d’argent. Le paysan, bonhomme, y consentit. On prit goût au jeu, on s’échauffa, et ayant jugé le manant pour rire... on le pendit pour de bon!
«Ce crime ne fut pas puni. Un procès en règle aurait compromis des noms de juges trop illustres!
«Voilà à quelle conception de l’inégalité des hommes en étaient arrivés quelques-uns au moins des puissants du jour, ceux que la Révolution allait abattre. Ces illustres, ces bien-nés pouvaient tout faire, tout se permettre contre le droit des humbles.
«Tout une caste, ou du moins (et cela suffit) les plus orgueilleux d’une caste orgueilleuse, se croyaient tellement au-dessus du peuple qu’ils prenaient avec lui toutes licences. C’était, devenu légion, Néron, incarnation de toute-puissance et d’orgueil. C’était la tyrannie d’une seule classe de citoyens sur toutes les autres, et, dans le crime commis contre tout ce qui n’était pas elle, elle goûtait des joies sadiques, monstrueuses. Voilà ce que la Révolution vint détruire d’une façon immédiate, sans pitié, au nom d’une pitié supérieure, à longue échéance.
«A ce meurtre du paysan d’Aix, pendu par des fils de parlementaires en humeur de rire (histoire exceptionnelle, je le veux bien, mais qui ne serait plus possible de nos jours, sinon au fond de l’Afrique et contre des nègres, et pour les mêmes motifs d’orgueil maladif), l’évolution morale, le progrès moral de notre civilisation libertaire répondent aujourd’hui par l’histoire (exceptionnelle aussi, je le veux bien), de La lièvre de juin, que Maurin nous a contée hier.
«L’homme est devenu meilleur pour l’homme et même pour les bêtes.
«Et je n’ajouterai qu’un mot: Le génie lui-même ne met pas l’homme au-dessus des hommes. Le savant ou l’artiste n’est digne du respect universel que lorsque, bien loin de s’isoler dans des œuvres d’orgueil, inaccessibles aux masses, il devient au contraire le cœur multiplié qui se donne aux foules pour les consoler ou les guérir.
«Allons! allons, conclut M. Rinal, vous nous avez promis une histoire gaie, Cabissol, contez-nous-la.
Cabissol commença ainsi: