La section des canards était en séance. Théodule alla dire quelques mots à l’oreille du président—qui n’était autre que le préfet en personne. Le préfet se leva aussitôt, très visiblement troublé, pria son comité de délibérer sans lui et entraîna Théodule et son oncle dans une salle voisine.
—Monsieur le préfet, commença le professeur idéaliste... mon neveu a dû vous expliquer d’un mot la situation. Elle est pénible. Je ne peux vraiment pas arracher à un éleveur sérieux, à un éleveur de carrière, un prix de pareille importance... Ces canards du Labrador n’en sont pas... et ma conscience...
—Il ne s’agit pas de cela, monsieur, interrompit sévèrement le préfet. Vous nous avez trompés, c’est entendu, mais, par suite, nous nous sommes trompés. Or notre erreur nous couvrirait de ridicule si votre conscience la dévoilait aujourd’hui. Votre devoir à présent est de vous taire.
—Mais, monsieur le préfet...
—Monsieur, dit le préfet, du ton d’un Bonaparte menaçant (ce ton-là est celui de tous les démocrates français dès qu’ils sont fonctionnaires), monsieur, je n’admets pas d’excuses. Vous toucherez le prix de votre mensonge... c’est, comme vous savez, quatre mille francs.
—Cependant, monsieur le préfet...
—Il n’y a pas de cependant.
—Ce que vous me demandez est impossible, monsieur le préfet. J’ai fait acheter deux canards chez le marchand de volailles d’Auriol, pour remplacer deux canards authentiquement nés au Labrador, ceux-là... et dès lors...
—Monsieur, dit le préfet hautain, le comice agricole ne doit pas pouvoir se tromper. Vous aviez exposé deux canards qui sont du Labrador. Nous nous y connaissons peut-être mieux que vous. Vous toucherez vos quatre mille francs. N’ajoutez pas un mot, s’il vous plaît, vous me désobligeriez.
—Monsieur le préfet, je vous assure que mon honnêteté s’y oppose... et...