—Laissez-moi faire, dit Pastouré, je finis toujours par retrouver mon Maurin, moi! Mort ou vivant, je le trouverai. Aussi bien moi que mon chien Pan-pan, quand nous sommes sur une piste, nous rencontrons au bout ce que nous cherchons... A vous bientôt revoir; maintenez-vous!

Pastouré sortit, et quand il fut seul sur la route, au clair de la lune, il se parla ainsi à haute voix:

—Qu’il soit mort, notre Maurin, n’en croyez rien, braves gens! Il en a encore à dire et à faire, et qui seront toutes meilleures les unes que les autres. Il les fera trimer encore, les gendarmes! Il en aura encore, des procès-barbaux! Il n’a pas fini d’en tuer, des lièvres et des lapins! Et il n’a pas fini de plaire aux belles filles, croyez-moi, puisque c’est moi que je vous le dis... Nous en conterons encore ensemble, des galégeades, mon vieux Maurin!... Non, non, il n’est pas mort. D’abord, voyons un peu... en quel endroit était-il à l’affût, cette nuit? Il me l’a dit hier en partant. Il est allé au Suvé dé Rampaoù; oui, cela est cela. Eh bien, quelle distance y a-t-il d’ici au Suvé? Une petite lieue, à peine. Et alors, connaissant son chien comme je le connais, je suis sûr et certain qu’il serait revenu, le brave Hercule, chez M. Rinal, où il savait que je veille à l’accoutumée tous les soirs, et il m’aurait tiré par la veste comme pour me dire:

—«Ouah! ouah! viens vite, que le maître a besoin de toi!»

«Ce n’est pas la première fois que cela serait arrivé. C’est arrivé notablement cette fois où Maurin, tombé dans un trou avec une entorse, voilà quatre ou cinq ans,—comme le temps passe!—n’en pouvait plus sortir. Son chien vint me chercher et je suivis son chien, un chien qui vaut plus que beaucoup d’hommes, et je tirai Maurin d’affaire. C’est pourquoi je peux me jurer que Maurin n’est pas mort et je ne me trompe pas, croyez-le-vous!... Pourtant, je sais très bien qu’une mort dans ce genre, c’est son destin, mais quelque chose me dit que ça n’est pas encore son heure...

«Et cependant, que sommes-nous en ce monde? Pas grand’chose, si peu que rien, des rien-du-tout qui ne pèsent rien, et la mort travaille comme elle veut. Tu es là aujourd’hui, mais demain tu n’y es plus; et, pechère! où l’un va, l’autre finit toujours par y aller! Mais il est vrai aussi que, des fois, lorsque vous croyez avoir fini, voilà, vous recommencez; et, des fois, vous accommencez à peine, que, voilà, tout est fini... une tuile avec encore une tuile, ça fait deux tuiles... deux tuiles avec encore une tuile, ça fait trois tuiles... trente et un, trente-deux; c’est tantôt le tiers, et tantôt le quart; quand il n’y en a plus, il y en a encore; aussi bien il me pleut par devant que par derrière; ce qui est marqué, tu ne peux pas le changer; l’un va devant, et l’autre le suit; si c’est ton moment, rien à dire; on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et le dernier fermera la porte...

«C’est égal, celui qui tient le registre—il faut qu’il ait une fameuse tête pour marquer, sans s’y embrouiller, les entrées et les sorties, les naissances et les morts, les baptêmes et les mariages! Ça serait trop d’affaires pour moi... Qu’heureusement je ne suis pas leur saint du Plan-de-la-Tour, car autrement il me faudrait, un de ces quatre matins, remplacer le bon Dieu en personne! Et ce sont là des positions qu’on ne peut pas occuper sans une grosse expérience; l’expérience ne s’attrape qu’avec la vieillesse et la vieillesse ne vaut rien! Voilà pourquoi je ne voudrais pas de la place du bon Dieu. Non, je n’en voudrais pas, de sa place, quand bien même, suivi de tous les anges qui joueraient tous ensemble de la flûte et du tambourin, et accompagné du grand saint Pierre, il viendrait me l’offrir lui-même à genoux, avec les clefs de son Paradis portées sur un coussin de velours subredoré et tout brodé de fleurs par la sainte Vierge! «Non, Seigneur, que je lui dirais, c’est bien de l’honneur que vous me faites, mais ce serait véritablement trop de soucis pour moi! Adressez-vous à d’autres pour vous débarrasser du gouvernement! Dans votre métier, bon Dieu! que deviendrais-je? Rien que pour écouter les imbéciles qui tous les jours vous demandent la lune dans leurs prières, il doit y avoir trop de cassements de tête. Et pour faire la justice, dans tant de pays différents et qui tous bataillent les uns contre les autres, comment m’y prendrais-je, pauvre de moi, puisque—parlant par respect,—vous-même n’y parvenez pas tous les jours! Non, non, excusez-moi bien, Mestré, et adressez-vous à d’autres... pourquoi moi, voyez-vous, je suis d’Auriol... Et ceux qui n’en sont pas, je leur conseille de dire qu’ils en sont.—Ainsi soit-il!

Les Lauriers-roses.—La Garde.—Var.


NOTE