Tout à coup elle tressaillit. Des cris sauvages, des coups de fusil, des sons prolongés de conques marines, des roulements de tambour éclatèrent. C’était, au profond du fourré, les rabatteurs qui se repliaient vers les chasseurs, en faisant le plus de tapage possible pour forcer les sangliers à se lever et à fuir devant eux. Leurs cris avaient on ne sait quoi d’irréel. L’écho les grossissait, les redoublait, en faisait des appels d’êtres fantastiques. Puis tout ce bruit s’apaisait durant quelques secondes pour reprendre comme une huée de tempête. On eût dit une bataille où s’entr’égorgeaient des diables.
Tonia attendait, toujours plus émue à mesure que les cris, les tambours et les conques semblaient se rapprocher. D’une seconde à l’autre, le troupeau des sangliers (ils sont huit ou neuf, avait dit Maurin) pouvait venir par là vers elle, passer en même temps à sa droite et à sa gauche. Quel triomphe si elle allait en tuer un au passage! Elle se voyait félicitée par Maurin, par les messieurs, par tout le monde. Cette vision l’exaltait. Elle ouvrait ses yeux tout grands; et son oreille tendue épiait les moindres craquements dans les bois, les moindres «crenillements» qui rompaient la monotonie du silence...
Tout à coup, elle sentit un bras doucement l’enlacer tandis qu’une voix, basse comme un souffle, disait:
—Ne bouge pas. Ils vont venir, ils sont là... ne parle pas, surtout!
Et ce bras, le bras de Maurin, la prenait, la pliait un peu en arrière. Et elle obéissait à tout, à l’ordre antérieur qu’il lui avait donné, d’attendre, de se taire, de ne pas bouger, comme à celui, le même, qu’il lui donnait à présent.
Il ne fallait pas faire manquer toute la chasse, n’est-ce pas? Et elle laissait la bouche du chasseur s’appuyer sur ses lèvres à peine détournées, et sa tête étant renversée sur la poitrine de l’homme, ses regards se perdaient dans le grand ciel tout bleu, et il lui semblait qu’elle ne l’avait jamais regardé encore, jamais vu, non, jamais. Et c’était vrai que jamais elle ne l’avait regardé ainsi, avec les mêmes yeux, voilés d’un grand trouble.
Une étrange douceur était en elle. Tous deux palpitaient avec les bruyères du bois; ils frémissaient avec les braïsses rosées et violettes; leur esprit était partout autour d’eux, parce qu’ils étaient attentifs en même temps à ce qu’ils ressentaient et à ce qui pouvait venir, et aux cris des rabatteurs. Elle perdait un peu la tête, Tonia... Un vol de ramiers traversa le bleu du ciel où s’en allait son regard, et il lui sembla, comme dans les rêves, qu’elle s’envolait avec ces oiseaux lointains... Où allaient-ils, si vite? Cela donnait le vertige, de les voir si haut. Elle ne savait plus où elle était.
Tout à coup la broussaille mouvante craqua à grand bruit, comme si elle prenait feu partout à la fois! Tonia se sentit repoussée, remise toute droite par le bras qui la tenait. Le visage qui s’était pressé contre le sien s’éloigna... Elle vit, devant elle, les bruyères s’agiter... C’était eux, les sangliers, les bêtes libres! Elles bondissaient par-dessus la bruyère comme des marsouins hors de l’eau et s’en allaient ainsi, par bonds allongés, arrondis, à toute vitesse, en cassant à grand fracas, sous leurs masses, la bruyère et les genêts... Un coup de feu... deux coups de feu retentirent. Elle vit un sanglier tomber et rester là, mort; un autre, blessé, ralentir son allure et disparaître.
Un cri de Maurin retentit, répété par d’autres chasseurs, dans les gorges, sur les cimes: A la barro! Ce cri voulait dire: «Coupez la barre pour y suspendre la bête: elle est morte.»
La chasse était finie.