On le croyait du moins; on ignorait que Maurin s’était mis à la poursuite du porc blessé.
La barre coupée, le sanglier qu’on trouva tué raide sur place y fut suspendu, et descendit la colline vers la route où l’attendaient les voitures des «messieurs». Mais quand Tonia eut conté qu’elle avait vu Maurin se mettre à la poursuite de l’un des fauves, seulement blessé celui-là, tout le monde demanda à rejoindre Maurin. Le sanglier mort fut porté dans une voiture. Et toute la troupe, guidée par les frères Pons qui suivaient la bête à la trace, se mit à la recherche de Maurin... On le trouva au fond d’un ravin, littéralement à cheval sur un gros sanglier. Il tenait entre ses dents une des oreilles de la bête, l’autre oreille dans son poing vigoureux; et, de sa main restée libre, il avait ramassé une pierre pointue avec laquelle il frappait à tour de bras sur le crâne de l’animal pour l’achever... Il l’assomma en effet et ne se releva sous les yeux des chasseurs, perchés au-dessus de lui au bord du ravin, que pour crier une seconde fois, à tue-tête, un: A la barro! retentissant.
On déjeuna dans le bois. Chaque chasseur avait apporté son «vivre»; mais le préfet avait, de son côté, fait mettre dans les voitures d’excellents pâtés et conserves. Les cinquante chasseurs, paysans, sénateurs, généraux, mangeaient ensemble, naturellement groupés selon les sympathies ou les amitiés. On versa à flots le champagne: il y en eut trois fois pour chacun! Et les toasts furent nombreux. Au dessert on conta quelques histoires de chasse et Maurin se montra si réjouissant que M. le préfet résolut de l’inviter à dîner le soir même. Après le déjeuner, une deuxième battue eut lieu qui ne donna aucun résultat.
Les deux sangliers revinrent en calèche avec le général et le préfet. Tonia et son père s’en retournèrent à pied, avec le gros des chasseurs. Elle aussi, l’ardente fille, était une bête blessée. Chaque fois qu’elle regardait Maurin, elle se sentait, là, au creux de la poitrine, une oppression brûlante, comme une pesée chaude... Et elle revoyait, dans sa tête, un grand ciel où fuyaient des ramiers sauvages... Puis un bruit se fait devant elle, dans la bruyère qui s’écarte... et le visage qui se pressait contre sa joue, l’abandonne... C’était si bon d’être embrassée ainsi!... Pourquoi, pourquoi est-il parti si vite, ce moment si délicieux? Est-ce qu’il ne reviendra plus jamais? Oui, c’était bon, au sommet de la montagne, dans l’odeur des thyms et des lavandes, au soleil levant, dans la fraîcheur matinale, devant tout le ciel et toute la mer, d’attendre elle ne savait quoi de très désiré... sans même songer qu’elle était fiancée depuis la veille!
CHAPITRE XVI
Où l’on verra les motifs qui peuvent empêcher un braconnier d’accepter à dîner chez un préfet et ceux qui font de la préfecture du Var la meilleure de France.
Pendant que la calèche emportait les gros personnages, la troupe des chasseurs rentrait à pied à Saint-Raphaël où Maurin et Pastouré étaient les hôtes d’un vieux pêcheur, qui habitait une bicoque dans la plaine de Fréjus; celui-là même qui, en souvenir de sa fille morte, avait donné à son bateau ce nom émouvant: Je l’aimais.
M. Cabissol avait voulu revenir à pied avec Maurin. Il le prit un instant à part et lui dit:
—Mon cher Maurin, un avertissement! J’ai parlé au préfet de votre affaire avec les gendarmes.