Quant à Jean, depuis ce temps-là, il ne parlait plus que de venger Zanette des insolences du gardian....
La vérité, c'est qu'il crevait de rage jalouse, à l'idée que Rosseline pouvait être à celui-là.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne connaîtrait pas. Mais à celui-là, à ce bandit, non! il n'en pouvait supporter l'idée! il en voulait avoir le cœur net.... Et, un beau matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, à Arles même, des renseignements précis. Il est vrai qu'il avait, prétendait-il, une affaire à la ville. Le quatorze juillet approchait, et un entrepreneur projetait de donner aux Arènes d'Arles des «courses monstres», comme disaient les affiches, «courses espagnoles avec mise à mort des taureaux, précédées de courses provençales avec les meilleurs taureaux de Camargue, etc.» Les affiches couvraient déjà les murs d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nîmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix, de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la région, et même à Nice et à Monte-Carlo.
En réalité, Pastorel n'avait rien à faire à Arles: il avait vu aux Saintes l'entrepreneur. Il était convenu qu'avec neuf ou dix autres gardians il conduirait à Arles, la veille des courses, une trentaine de taureaux. Il partit pour la ville où il n'avait rien à faire, avec le secret désir d'entrevoir Rosseline, de savoir «ce qu'elle devenait», et peut-être, malgré son serment, de lui parler.
Son serment? lorsqu'il y songeait:
—J'ai contenté la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages.... Si Martégas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier service, à la malheureuse, de la mettre en garde contre ce «marrias».
Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le déliait de ses promesses à sa mère, et même de son serment.
Et de Zanette, que pensait-il?
—Elle n'en saura rien! que perd-elle à cela? Elle n'est pas encore ma femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, à la veille de se marier, ont «des adieux à faire».
Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.
En traversant le pont de Trinquetaille, le cœur lui battait. La petite rue où était le café des Arènes s'ouvrait presque en face du pont. Il eut toutes les peines du monde à ne pas courir à l'entrée de cette rue, pour voir «au moins l'endroit». Il alla mettre son cheval à la remise habituelle, courut fièvreusement la ville en attendant l'heure à laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou à peu près.