C'était comme un enfer joyeux.
Et des ombrelles de toutes les couleurs, bleu, rose, vert, blanc, jaune, bariolées, teintaient les visages de leurs ombres transparentes, papillotaient, légères, sur le papillotage des couleurs claires des vêtements.
Des milliers et des milliers d'éventails, dans des milliers et des milliers de mains, allaient, venaient dans tous les sens, montrant alternativement l'envers et l'endroit, comme les feuilles tourmentées d'une forêt de trembles; ils palpitaient, chatoyaient, murmuraient sans cesse, sans répit, toujours. Ce perpétuel bruissement de mouvements menus et innombrables donnait une sorte de vertige.
Là-haut, sur le couronnement inégal de la ruine immense, se détachaient durement quelques silhouettes de curieux qui, forcés de subir le soleil, voulaient du moins avoir l'air et l'espace et qui, avec le spectacle de l'arène et de la foule grouillante au-dessous d'eux dans l'intolérable chaleur de la fosse profonde, voulaient avoir la vue des toits étincelants de toute la ville d'Arles, par-dessus lesquels ils apercevaient là-bas les plaines, les Alpilles, le Rhône, les cailloux de Crau et les marais de Camargue, fuyant dans une lumière poudreuse, qui vibrait partout, jusqu'à l'horizon infini....
Rosseline avait trouvé place du côté de l'ombre. Zanette aussi, avec son père. Seulement les deux femmes avaient beau se chercher du regard dans la foule, elles ne pouvaient s'apercevoir, séparées qu'elles étaient par une tribune officielle, échafaudage de bois, décoré de tapis et d'oriflammes, élevé au beau milieu des gradins de pierre.
Cependant la foule commençait à s'impatienter. Qu'attendait-on, pour lâcher le premier taureau? Des spectateurs, fatigués du soleil, quittaient leur place, erraient sous les hautes voûtes, dans les couloirs circulaires, traversés d'un peu d'air, dans le labyrinthe ombreux des portiques, que recherchaient des couples discrets.... Des gens, debout sur les gradins, hurlaient, les mains en porte-voix, demandant: «Les taureaux! les taureaux!»
Beaucoup descendaient dans l'arène, la traversaient, s'y arrêtaient, contents d'être sur le lieu des combats, se donnant l'illusion d'être, eux aussi, de hardis lutteurs.... Un son de trompe les dispersa.... Les barrières s'ouvrirent. C'est Cabrol, le meilleur ami, le fidèle complice de Martégas, qui en avait la surveillance.... Un taureau était entré dans l'arène, ahuri, allant çà et là, au hasard, étonné de voir fuir devant lui tant de gens à la fois, ne sachant à qui courir, quittant l'un pour l'autre, chargeant sans conviction jusqu'à ce que tous eussent franchi plus ou moins adroitement la haute clôture de planches qui s'inscrit dans l'antique muraille de pierre....
Un amateur se présenta. Le taureau courut à lui mollement. L'amateur à son tour courut sur le taureau qui se mit à fuir. Un rire homérique, le rire inouï de vingt mille personnes, monta de la vaste coupe des Arènes vers le ciel....
—Un autre! Zou! Un autre!
Le dondaïre, le bœuf meneur des taureaux, arriva, sa sonnaille au cou. Le taureau le suivit avec un bond de gaîté, une joie si preste qu'elle fut réjouissante.... Ce taureau-là emportait du cirque, où il venait d'entrer pour la première fois, l'impression d'un rêve à coup sûr nouveau, et bizarre.... Spectacle surprenant pour lui, en effet, ces milliers d'hommes superposés, étagés en cercle. Non, non, jamais il n'avait rêvé cela dans la plate Camargue, aux horizons droits, prolongés à l'infini par la mer....