Martégas, en tirant de sa poche un foulard rouge, laissa tomber à terre son couteau, un petit couteau catalan, qu'il n'eut pas le temps de ramasser.
Son idée était d'appeler l'attention du taureau au moment décisif où Pastorel se croirait près de saisir la cocarde. Juste à ce moment-là, en effet, le taureau, sollicité par le rouge, tourna la tête vers Martégas, et Pastorel manqua son coup. Il vit alors Martégas et comprenant aussitôt sa manœuvre et ses intentions. Il courut à lui, irrité. Les deux hommes, face à face, visiblement se disputaient. Le taureau les chargea à fond de train.
Martégas tendit le bras vers la cocarde qu'il toucha et saisit même, sans parvenir à l'arracher.... Il la toucha au moment où le taureau baissait la tête, mais Pastorel avait vivement posé le pied sur cette tête, entre les cornes, et, lancé en l'air par la détente de la puissante encolure, il retombait légèrement derrière l'animal.
Une acclamation salua sa force et sa grâce. Zanette était pâle et fière, toute contente, Rosseline pâle et humiliée, envieuse et jalouse.
Depuis un moment la foule faisait un grand silence, attentive. Tous les éventails étaient immobiles.... On entendait pourtant encore une sorte de bruissement continu, régulier, tout le silence possible dans un lieu où respiraient vingt mille poitrines.
Une partie de la foule se rendait bien compte qu'il y avait rivalité entre les deux hommes et qu'ils cherchaient à se nuire l'un à l'autre. Pour tout le monde l'intérêt du spectacle était puissant; il était plus saisissant encore pour Rosseline et pour Zanette.
Le pesant Martégas sentit qu'il ne pouvait avoir sa revanche qu'en prenant la cocarde; il ne devait pas chercher à imiter la légèreté de Pastorel....
Il courut au taureau.
—Tu veux la cocarde? tu ne l'auras pas! dit-il haineusement à Pastorel, je l'ai promise à Rosseline, à Rosseline, entends-tu!
Le peuple assemblé ne se doutait guère des paroles qu'échangeaient les deux rivaux.