Rosseline, toute pâle, heureuse bizarrement, avec angoisse, jouissait de la même joie féroce que donne aux amateurs une course à mort, bien réussie. Elle se répétait avec un orgueil mauvais: «C'est moi, moi seule, la cause de tout!» Et il lui semblait qu'elle était grande, très grande. Peut-être l'était-elle en effet. Avec son beau profil antique, blanc comme un marbre, sculpté en médaille,—avec sa joie à vivre, à sentir, fût-ce au prix du sang,—qu'était-elle, sinon la digne descendante des durs Romains, adorateurs de la force? Qu'était-elle, sinon l'âme même, l'âme revivante du cirque mort, l'esprit du temple de férocité, la digne petite-fille des Romains de Néron et de Tibère?
Martégas, lui aussi, avait senti un moment, dans son cerveau obscur, cette idée de gladiateur: «Je suis un héros! Que de monde pour me voir!» Et il s'était redressé.
Cependant le taureau courait droit au gendarme, à l'ennemi que désignait sa forme singulière....
Alors, la foule se mit à s'amuser.
—Lou bioù! lou bioù! Attention! Vive la gendarmerie!—Brigadier! tu n'as pas raison!...
Le gendarme, pour courageux qu'il fût, n'avait qu'une chose à faire. Il la fit. Il battit en retraite....
Le rire de la foule retentit formidable, effrayant.... Le gendarme disparut, mais son chapeau était tombé derrière lui, excitant de nouveaux rires, de nouveaux lazzis. Le taureau poussa cet objet bizarre devant lui, du pied, de la tête, chercha à le prendre sur ses cornes, y parvint et fit le tour de l'arène au galop, avec ce trophée grotesque.
Et sur les gradins, un peuple entier trépignait de joie délirante pendant que la victime demeurait couchée, toujours immobile, pendant que le meurtrier, debout, effaré, demeurait là, non moins immobile.
Martégas finit par revenir tout à fait à lui-même. Et, avec la réflexion, une stupeur l'envahit. Il était là, debout, hagard, l'œil fixe, visionnaire; il se sentit perdu.... Il se rappela que maître Augias lui avait dit: «C'est toi qui as tué le gardian Peytral!» Une fois en prison, tous ses autres méfaits se lèveraient contre lui. Des gens qui, par peur de lui, se taisaient encore, parleraient. Et puis, ce Pastorel, qui était là, mort, tué en présence d'un peuple entier! d'un peuple de témoins!... Le libre bandit de Crau et de Camargue ne put supporter l'idée de la prison étroite, d'un toril où il serait enfermé longtemps pour être livré plus tard sans doute au bourreau.... Le bagne l'effrayait plus que la mort....
Quand le taureau, débarrassé du ridicule objet dont il s'était amusé, chargea l'assassin, Martégas, sous tous ces milliers d'yeux avidement dardés, sous les yeux de Rosseline à laquelle il ne pensa même pas,—se laissa tomber en avant sur les cornes affilées... qui, toutes deux, lui crevèrent la poitrine. Il fut tué sur le coup.