Zanette debout, pâle, était près de défaillir. Rosseline se jurait que Pastorel ne serait qu'à elle,—ou sinon... malheur!
—Eh bien, quoi? disait à sa fille maître Augias, aie pas peur, il a bien fait! Regarde, il est sûr de lui.
A partir de ce moment, peu de gens comprirent ce qui se passa. Le taureau revenait à la charge et courut d'abord à Martégas, qui s'était relevé. Mais Pastorel était bien décidé à ne pas lui laisser l'honneur de prendre la cocarde. Dans son cœur, il voulait, à ce moment, en finir avec Rosseline. Cette cocarde, elle serait à Zanette. Il l'arracha en effet au front du taureau qui l'effleura de ses cornes... et à peine la bête furieuse s'était-elle éloignée, qu'on vit Pastorel couché contre terre, les bras ouverts, la face dans le sable.... Ce qu'on ne pouvait pas voir, c'était, dans ses doigts crispés, le pauvre petit trophée de l'amoureux, la cocarde destinée à Zanette qui, là-haut, éperdue, avec un grand cri, s'évanouissait.
Beaucoup crurent que le taureau avait blessé le hardi lutteur. Quelques-uns, et parmi ceux-là le brigadier de gendarmerie, avaient vu Martégas, frapper par derrière, d'un coup de couteau, son rival victorieux.
Zanette, la petite chrétienne, s'était évanouie, d'horreur et de compassion, en invoquant Notre-Dame-d'Amour.
La païenne Rosseline, debout, blanche comme la mort, avait tout compris et pour cause; et, ne sachant ce qui se passait en elle-même, elle regardait, effarée, heureuse, confusément et diaboliquement heureuse, de sentir que toute cette horreur venait d'elle, que son influence seule, en cette minute, faisait palpiter ces milliers de cœurs suspendus au drame incompréhensible pour eux.
Ceux qui avaient compris demeurèrent saisis, dans le premier moment, d'une scène qui d'ailleurs se déroula rapidement.
Martégas, qui avait frappé dans un vertige, dans un entraînement de folie furieuse, revint tout de suite à lui-même; il vit, dans un éclair, toutes les conséquences probables de son acte. Il était près de la barrière, confiée à Cabrol; il y courut, pour s'évader de ce cirque où, croyait-il, il y avait vingt mille témoins du crime!... La barrière s'ouvrit en effet.... Le dondaïre, près d'être lâché dans l'arène, allait chercher le taureau qui aurait pu s'acharner contre le blessé, mais qui, pour l'instant, semblait ne pas y songer.... Et Martégas pourrait fuir.... Mais le gendarme qui le guettait se présenta devant la porte. Trop tôt! car Martégas recula; le gendarme, entraîné, voulut le suivre dans l'arène. Cabrol, toujours attentif à servir les intérêts de Martégas, empêcha le dondaïre d'entrer dans le cirque.... Le taureau furieux accourait....
Le drame réel se jouait tout entier comme se serait joué un drame fictif devant un public payant. Quelques-uns commençaient à croire à une innovation, à une surprise, à une pantomime d'hippodrome. Il y eut quelques applaudissements et un coup de sifflet. Personne ne songea à entrer dans l'arène, les uns pour ne pas troubler le spectacle ingénieux,—les autres par peur du meurtrier.... Mauvaise affaire!
Le père de Zanette, avec l'aide de quelques voisins, avait emporté sa fille évanouie.