—Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement.
Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et, pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile et, faisant mine de s'arrêter, Griset, la gorge renflée, la tête un peu en arrière se mit à hennir fièrement.
C'était bien elles, les aigues du mas de la Sirène, et aussi les taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs dents. Elles relevèrent la tête et reconnurent le Griset qui, de temps en temps, leur était rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se rappelaient peut-être les folles caresses et les morsures.... Puis, le voyant bridé, harnaché, monté, elles se remirent à brouter l'herbe saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le méprisaient....
Les taureaux tous noirs, en ce moment étaient pour la plupart couchés; ils ruminaient, leurs jarrets repliés sous les poitrails larges, des fils de bave claire, irisée au soleil, pendant du coin de leur bouche jusqu'à terre. Ils tournèrent tous la tête du côté de la voyageuse, mais lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros yeux fixes semblaient rêver; ils songeaient à d'autres pâturages, regrettés peut-être, où on les ramènerait un jour, aux baignades dans le Rhône qu'il leur faut parfois passer à la nage, aux jeux du cirque, où quelquefois ils avaient été blessés.
Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique à l'étrier, surveillaient la manade, immobiles et rêvant aussi, comme leurs taureaux.
Zanette s'arrêta à regarder deux jolies vaches noires, fines et nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les caressaient, cherchant la tétine, maladroits à la trouver, et la repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer peut-être....
Tout à coup, Zanette vit les gardians s'élancer vers elle, au galop....
—Gardez-vous, demoiselle!
Ils avaient crié trop tard pour la prévenir du péril qui, sans qu'elle s'en doutât, la menaçait.
Sultan, le fameux étalon syrien, indompté et peut-être indomptable, qui, à tout moment, mettait le désordre dans la manade, blessant chevaux, cavales, taureaux et même les hommes,—accourait tout à coup contre elle, derrière elle. Étouffé dans le sable, le bruit de son galop, perdu dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils furent tout près d'elle: