—Zou! en avant! lui crièrent-ils.

D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle venait d'entendre derrière elle, tout près, le souffle d'une bête; Sultan qui broutait un peu à l'écart du troupeau, ayant aperçu tout à coup Griset, s'était furieusement élancé vers lui; il était, le Sultan, jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait bien. Et debout derrière son ennemi, son ventre touchant presque la croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de ses deux pieds de devant, prêts à retomber sur son rival, et sur l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'était dérobée. Et, détournée à demi, elle vit la terrible bête, mâtée tout debout, irritée, menaçante, ses deux pieds battant l'air, sa tête fière et farouche détachée en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinière au vent.

Les deux gardians le menacèrent de la pique... il fit une brusque tête à queue, détacha vers eux une ruade insolente et, tête haute, queue rigide, il détala, superbe, les crins en tous sens envolés, avec un cri d'orgueil, de colère et de mépris qui fit se relever d'un seul coup la tête de toutes les cavales... et il alla passer près d'elles, comme pour leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beauté libre... il tourna légèrement vers elles la tête avec un sourd hennissement d'appel, caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,—et voilà qu'elles s'émurent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant auparavant, étaient penchés vers la terre, vers la pâture, se dressèrent bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renâclèrent, aspirant l'air, la liberté, l'amour, le Rhône voisin, la mer lointaine, et la cavale favorite du Syrien, s'émouvant la première, bondit vers lui, frémissante, avec un hennissement auquel il répondit, toujours fuyant et déjà loin. Alors la manade s'ébranla entière. Une brusque trépidation, comme un roulement de mille tambours voilés, commença.... Zanette et les gardiens ne virent bientôt plus, dans les volutes nuageuses de la poussière, que des têtes ardentes, qui cherchaient à se dépasser, des crinières envolées au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de fines pointes d'oreilles rapprochées, dardées, hérissées par-dessus les courbes des croupes... et les taureaux bientôt debout à ce bruit, un instant surpris et indécis, à leur tour partirent; et à la suite et comme sur l'ordre de l'étalon, voici que se pressa en tumulte, derrière la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux cornes aiguës, aux queues sèches, aux échines noueuses.... Le roulement des pieds innombrables s'éloigna, comme absorbé par l'immensité de la plaine, et en un clin d'œil tout disparut derrière les tamaris là-bas, dans la poussière de sable qui, soulevée en ondes, semblait, sous le clair soleil du matin, une fumée d'or!

—Vous l'avez échappé belle, mademoiselle Zanette! dit un des gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqué cela! Voyez-vous, si Sultan vous avait, du pied, frappée sur les épaules... il vous eût écrasée, pechère, comme une reinette dans le marais!... il serait temps de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dépayse pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhône à la nage! il l'a fait plusieurs fois déjà!...

—Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle, à votre père donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre une balle dans la tête. C'est un cheval de mort, ce coquin-là, il serait temps de s'en défaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien.

Zanette ayant promis de parler à son père, se remit en route.


[VI]

LE CONSEIL DES BÊTES.

Après avoir trotté quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par le charme de la saison autour d'elle et par le rêve, en elle, de sa naissante jeunesse. L'année, plus âgée qu'elle, avait déjà une ardeur grande, mais la journée était adolescente comme la fille. La première heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes gaîtés d'oiseaux, ses souffles très frais, odorants, à peine imprégnés du parfum des fleurs éveillées à peine. Un cadran solaire, au mur d'une cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rêvait. Et de quoi, sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis, «l'alouette de pays», la tête fière sous sa huppe dressée, et qui siffle un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs; les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis, devant Zanette et se posaient à portée du regard, toujours sur quelque motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'où elles pouvaient surveiller un horizon nécessaire, par-dessus les touffes des saladelles. On les sentait inquiètes, songeant à leur nid où déjà sans doute dormaient les œufs, leur espérance d'avenir.... Dans les groupes d'arbres qui bordent le Rhône, les rossignols, depuis l'avril, chantaient à tue-tête leur bonheur de vivre, irréfléchi et pourtant convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se tenaient toujours à deux portées de fusil, et regardaient la petite Zanette avec leur œil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient semblant aussi de regarder à terre, parce que leur nid fait de brindilles sèches était bien haut, là-bas au sommet de quelque peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pensée d'agace était tourmentée.... «Que veut-elle, cette fillette? elle est petite, l'enfant; elle ressemble encore, par la taille, à ces êtres malfaisants qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cîmes, pour prendre nos nids.... Jacassons, mes sœurs, jacassons comme si nous n'avions rien à faire, pas même chasser le grillon ou guetter, à leur sortie de terre, les cigales encore dépourvues d'ailes et qui, après avoir quitté leur fourreau terreux de larves, nous apparaîtront vertes comme un blé d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles à se servir de leurs ailes humides, toutes repliées!» À ces discours des agaces prudentes, des cailles répondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrière blanc sous leur queue naïvement relevée, étonnés d'être pour la première fois hors des terriers rembourrés avec le poil arraché de la poitrine des mères, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille, pour apprendre à faire leur toilette avec la rosée que secouent sur eux les bonnes herbes. Des libellules, attachées par deux, voletaient, s'embarrassant parfois dans les roseaux où se débattaient leurs ailes de mica, avec un bruit métallique.... Leurs yeux immenses, bombés sur leur tête en boule, réfléchissaient la jeune lumière, attentifs au vol des hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout espérait, craignait, vivait, se défendait.... Et si elle ne voyait pas toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle, et sa jeunesse rêvait un rêve confus, plein d'un désir de vol, de causerie à deux, de frôlements tendres, d'infinie espérance, d'amour enfin, d'amour toujours.